Banques

Sur la place tessinoise, on craint que le pire ne soit encore à venir

La fin du secret bancaire et les amnisties fiscales italiennes mettent à rude épreuve la troisième place financière suisse. La fin du programme italien de régularisation risque de se faire douloureusement sentir en 2016

Dans son bureau de la Via Magatti, qui borde la vieille-ville de Lugano, Walter Marzini, la mi-quarantaine fringante, raconte ses vingt-neuf ans passés dans le secteur bancaire. Lui qui a travaillé au sein de nombreux départements, dans cinq banques, estime que le marasme qui frappe le secteur n’a pas encore atteint son apogée et que le pire reste à venir. «La vraie crise de la place financière tessinoise, nous ne l’avons pas encore vue», estime-t-il.

Au milieu des années quatre-vingt, lorsque le Luganais est entré dans une des grandes banques suisses comme apprenti, à 16 ans, il avait le sentiment d’être admis dans une grande famille dorée. «A l’époque, on commençait sa carrière à la banque et on y mourrait; nous jouissions d’un tas de privilèges», confie-t-il. En cours de route, les choses ont changé. Aujourd’hui, le Tessin, le canton de loin le plus touché par la fin du secret bancaire, est au pied du mur.

Il y a un an, Walter Marzini a été remercié de ses loyaux services. S’il s’est rapidement reconverti comme consultant indépendant, d’autres collègues licenciés ont dû vendre leur maison. Certains se sont transférés au nord des Alpes ou à l’étranger, en quête de travail. Dans un futur proche, Walter Marzini s’attend à des licenciements massifs dans les banques tessinoises, inévitables pour réduire les coûts.

«Nous étions des numéros»

Le dégraissage a d’ailleurs déjà commencé. «L’atmosphère et la pression étaient devenues intolérables; nous étions des numéros», fait valoir une banquière au chômage, qui souhaite garder l’anonymat, et qui avait de toute façon envisagé de jeter l’éponge. La compétition et l’incertitude ont d’ailleurs eu raison de la santé de plusieurs confrères, note-t-elle. Bientôt, c’est l’État qui se verra privé des substantiels impôts que payaient des employés de banque généreusement rémunérés.

La banquière souligne que pour économiser sur les salaires, les banques n’hésitent plus à recourir aux frontaliers italiens. «Pour tout ce qui n’est pas en lien avec les informations sensibles des clients, soit près des trois-quarts des activités bancaires, des Italiens sont maintenant embauchés pour 6000 francs, alors qu’un Suisse serait payé le double, voire davantage.»

Avocat actif sur la place de Lugano depuis quatre décennies, Paolo Bernasconi est aussi d’avis que les mises à pied dans le secteur bancaire et financier sont inéluctables. Une partie importante du personnel engagé jusqu’à fin 2015 pour assister les dizaines de milliers de clients italiens qui se sont régularisés aurait dû déjà quitter le navire l’an dernier. «La grande vague de licenciements n’a pas encore déferlé; elle va se déchaîner en 2016.»

En décembre, les autorités italiennes annonçaient que la «voluntary disclosure», l’auto dénonciation fiscale, avait fait émerger 40 milliards d’euros non déclarés appartenant à des Italiens dans des instituts bancaires suisses, dont les deux tiers au Tessin. Paolo Bernasconi calcule que les banques de Lugano et Chiasso, considérant les diverses amnisties fiscales pratiquées par le voisin transalpin depuis le début du millénaire, ont perdu près de 40% de leur volume en quinze ans.

Les clients italiens, ayant déclaré leurs avoirs au fisc, devront maintenant piocher dans leurs réserves pour payer des impôts. Plusieurs fermeront leur compte parce que les services bancaires suisses sont chers, soutien un autre avocat de la place. Ceux qui n’ont pas confiance dans le système italien garderont leur fortune en Suisse. «Mais comme ils sont maintenant en règle, ils commenceront enfin à dépenser leur argent; autant de capitaux en moins pour les banques tessinoises», avance-t-il.

Effet domino

La mine d’or des milliers de sociétés offshore constituées pour frauder le fisc italien disparaît, ajoute Paolo Bernasconi; les clients fiscalisés n’en ont plus besoin. «Les fiduciaires qui les créaient et avec elles un énorme flux de recettes et d’emplois ont quitté le Tessin pour migrer à Dubaï.» Il souligne par ailleurs qu’une importante proportion des crimes économiques italiens continue à passer par Lugano, créant un climat d’incertitude qui fait peur aux investisseurs. Le canton, concentré sur la criminalité ordinaire – cambriolages et autres – n’a pas mis sur pied de moyens suffisamment sophistiqués pour les combattre, ajoute l’avocat.

Les banques et leurs employés suisses ne sont pas seuls à subir l’agonie de la place financière, moteur de l’économie tessinoise depuis quarante ans. Par effet domino, des commerces comme les fleuristes, les traiteurs ou les couturiers souffrent aussi de la dépression. «Il y a dix ans, chaque Noël, je fournissais cinq mille panettones aux seules banques, regrette un pâtissier du centre de Lugano; aujourd’hui, je ne leur vends plus rien.»

Il y a quelques années, pour réserver une salle de conférences, il fallait s’y prendre six mois à l’avance, se souvient une employée de banque; plus maintenant. «Au début du millénaire, le bureau de poste de Lugano était envahi d’une masse de correspondance de Singapour; de la clientèle italienne déroutée vers les filiales de l’île asiatique, ce n’est plus le cas», constate encore un avocat de la place.

En toile de fond, les tendances populistes et xénophobes gagnent du terrain, l’attitude d’une majorité de Tessinois étant dictée par la peur et l’incertitude. «Nous vivons dans un climat politique où prévalent la chasse à l’étranger et le repli sur soi, décrie l’avocat Bernasconi; cette tendance nous conduit vers l’isolement et n’augure rien de bon pour la place financière.»


Contractions sur tous les fronts

Depuis la Seconde Guerre mondiale, jouissant de l’avantage du secret bancaire, les banques tessinoises ont prospéré grâce aux fuites massives de capitaux italiens. Ces dernières années, la donne a changé, culminant avec la voluntary disclosure, et la place financière de Lugano a pris une dimension plus modeste.

Selon le dernier rapport publié par le Centre d’études bancaires de Lugano, La Place financière tessinoise 2014, le nombre de banques dans le canton a glissé de 76 en 2001 à 50 en 2014. Le secteur bancaire et financier correspondait à 12% du PIB cantonal en 2014, alors qu’il équivalait à 18% en 2008. La main-d’œuvre dans le secteur comptait en 2014 quelque 10 180 employés, représentant 6.8% des actifs du canton, contre environ 15 000 au début du millénaire. De 985 millions de francs en 2008, la masse salariale cantonale des banques a fondu à 804 millions de francs en 2014.

Selon Mauro Baranzini, économiste à l’Université de Lugano, les rentrées fiscales luganaises provenant de l’industrie financière ont chuté de 75% en moins de dix ans, passant de 60 millions en 2007 à 15 millions en 2014. Le seul élément qui ne semble pas s’être atrophié est le revenu des grands patrons.


«Le salut de la place financière tessinoise passera par la diversification»

Journaliste économique depuis vingt-trois ans sur la place de Lugano et ancien vice-directeur du quotidien Corriere del Ticino, Lino Terlizzi met en garde contre le catastrophisme

- Comment expliquez-vous la crise que traverse la place financière tessinoise?

- Je vais à contre-courant; pour moi, il n’y a pas de crise, mais transformation. On assiste depuis quelques années à la transformation de la place suisse, découlant des changements au niveau international, et dans ce cadre, à celle de la place tessinoise.

- Le Tessin souffre davantage que les autres places suisses?

- La place tessinoise connaît les mêmes problèmes que le reste du pays. Mais sa situation est particulière; historiquement, elle est très dépendante de la clientèle italienne. Beaucoup plus que Zurich vis-à-vis des Allemands ou même, Genève par rapport aux Français. Le Tessin a fortement ressenti l’oscillation de l’économie italienne, pas très brillante ces dernières années. Par ailleurs, le secteur bancaire et financier tessinois est plutôt fondé sur la gestion de fortune, cela nous a tenus à l’écart des tumultes qui ont secoué la banque d’investissement, mais avec le retrait de clients italiens et les nombreux programmes d’auto-dénonciation fiscale depuis les années 2000, dont la récente «volontary disclosure», la gestion de fortune a souffert.

- Vous ne croyez pas que le pire est à venir?

- C’est sûr que la place tessinoise a perdu de l’argent géré ici, ne serait-ce qu’en termes d’amendes à payer pour qui n’avait pas déclaré ses avoirs. En revanche, selon le Ministère de l’économie italien, près des trois quarts des capitaux italiens qui ont fait surface grâce au programme d’auto-dénonciation fiscale ont été laissés en gestion à l’étranger, donc y compris au Tessin. En tout cas pour le moment. Je crois que le processus de réduction du nombre de banques est ralenti. Selon l’Association bancaire tessinoise, 2015 comptait une seule banque en moins par rapport à 2014. Quant aux emplois dans le secteur, ils ont diminué très progressivement ces dernières années; on n’a pas connu un effondrement vertical brutal.

- Comment envisagez-vous le futur?

- Notre salut passera par la diversification, tant du secteur que de l’économie en général qui doit se répartir entre finance, industrie et échanges commerciaux. Le private banking demeurera important, mais moins que par le passé. Le développement du négoce de matière première, où le Tessin se profile déjà, notamment avec l’acier, ainsi que des technologies financières sont des avenues à exploiter. Il est également déterminant pour la place tessinoise d’avoir accès au marché financier européen, italien notamment. Il s’agit d’un des points de discorde à régler avec nos voisins dans le cadre de la feuille de route qui accompagne l’accord fiscal signé entre nos deux pays l’an dernier.

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