Au 3e Forum de la gestion de fortune islamique, qui s'est déroulé à Genève mardi et mercredi, l'Asie s'est invitée comme le thème vedette pour les fortunes arabes et musulmanes en quête d'investissements à la fois éthiques et à haut rendement. «L'argent placé en conformité avec l'islam connaît une croissance rapide, soutenue par les recettes élevées du pétrole, et caractérisée par une réorientation stratégique vers des investissements Sud-Sud», constate le consultant Michael Saleh Gassner, organisateur du forum.

«Il existe une nette tendance des investisseurs soucieux du Coran à diriger leurs nouveaux placements vers l'Asie, a constaté lors de ses multiples voyages dans le Golfe John Sandwick, actif dans la finance islamique depuis 30 ans. Les Arabes fortunés voyagent de plus en plus à Mumbai, Singapour, Pékin, au lieu de New York, Chicago, ou Londres.»

Un marché de 500 milliards

«Plus de 58% de la capitalisation boursière des sociétés indiennes est compatible avec l'islam, soit davantage que la Malaisie, Bahreïn ou le Pakistan», affirme Talha Sareshwala, directeur financier de Parsoli Corporation. Cette firme de Mumbai a créé le premier indice d'actions indiennes compatibles avec la charia: le Parsoli Islamic Equity Index. l'Inde met donc à son tour un pied dans le marché de la finance islamique, estimé à 300 milliards de dollars au plan mondial, et à 500 milliards si l'on inclut l'Iran. L'industrie progresse à un taux de 23% par an.

Genève concentrerait à elle seule quelque 200 milliards de dollars de clients musulmans, estime John Sandwick, d'où le potentiel des banques de la place sur ce marché. D'ici à 2013, les avoirs bancaires investis «islamiquement» pourraient dépasser 1000 milliards de dollars, selon le General Council for Islamic Financial Institutions de Bahreïn.

Outre les populations du Moyen-Orient, d'autres musulmans émergent comme candidats aux investissements conformes à la loi coranique. L'Inde abrite 152 millions de musulmans, soit quasiment la population du Pakistan. Sur le marché indien, «la performance des sociétés compatibles avec l'islam est souvent supérieure à celle de l'indice général», note Talha Sareshwala.

L'essor de cette industrie, après le Golfe, la Malaisie et la Grande-Bretagne, se poursuit à présent dans les grands pays d'Asie: outre l'Inde, la Chine, qui compte une centaine de millions de musulmans, veut s'ouvrir à ce type d'investissement. «Le gouvernement veut favoriser les investisseurs musulmans, que nous Chinois ressentons comme proches de nos traditions et de la culture chinoise, de par le lien ancestral qui nous lie», souligne Huajun Zhou de Hantec Financial Services. Le statut de Qualified Foreign Institutional Investors, précise-t-il, est ouvert aux institutions qui souhaiteraient développer l'investissement islamique dans les entreprises chinoises remplissant les critères de la charia.

Le Japon émettra en juin des obligations islamiques («sukuks») notées AAA pour cibler, lui aussi, les musulmans d'Asie et les pétrodollars du Golfe soucieux du Coran.

Outre la Grande-Bretagne, pionnière, l'Europe s'associe aux initiatives lancées dans le Golfe et en Asie: «L'Allemagne, qui abrite 5 millions de musulmans, dont des Turcs, est une bonne juridiction pour la finance islamique», indique Niko Dimitrov, de Baader Service Bank, firme associée à Parsoli, qui vise à récolter des fonds en Allemagne. La France envisage aussi d'émettre des obligations islamiques, ciblant ses 3 millions de musulmans. Aux Etats-Unis, les géants Ford Motor et General Electric préparent aussi l'émission de sukuks, source de nouveaux financements.

Commentant la tendance aux investissements islamiques Sud-Sud, Mahmood Faruqui, vice-président de l'Institute of Islamic Banking & Insurance de Londres, relativise: «Il faut se méfier des modes comme l'Inde. Les musulmans ont encore peu d'argent en Inde, dont la capitalisation reste inférieure à celle de la Suisse.» S'il admet la tendance à la diversification des pétrodollars vers d'autres monnaies (locales et euros), il rappelle les turbulences qu'ont connues les bourses du Golfe en 2006, ce qui en a fait de faibles alternatives aux marchés matures de l'Ouest. «Les marchés du Golfe sont néanmoins bien plus développés et transparents que lors de leur crise de 1979», concède-t-il.