L’offre détaillée de la Clinique des Grangettes, dans le cadre du rachat de la Générale-Beaulieu (GB), n’aurait pas été présentée à tous les médecins actionnaires de l’établissement. L’enseigne de Chêne-Bougeries a appris avec stupéfaction il y a plus de dix jours dans les médias, que la mise avait été remportée par Swiss Medical Network (SMN) – ex-groupe Genolier. Ayant déjà pris possession de près de 30% de parts, le numéro deux helvétique des cliniques privées a immédiatement appelé les propriétaires minoritaires de la GB à céder leurs participations.

Loin de s’avouer vaincue, les Grangettes ont répliqué ce jeudi matin en envoyant un courrier aux quelque 750 praticiens affiliés auprès de sa concurrente, pour les inciter à ne pas vendre. Elle leur propose la contre-offre suivante: former une Sainte-Alliance, dont les détails (projet médical et offre numéraire) doivent être présentés le 5 octobre prochain. Ambiance.

De son côté, le Comité de la société médicale de Beaulieu, représentant plus de 110 médecins, continue de prôner un rapprochement avec SMN, selon un communiqué envoyé par cette dernière jeudi soir. La démarche des Grangettes est-elle peine perdue? Philippe Glatz, actionnaire de référence de l’établissement et son directeur Gilles Rüfenacht, également actionnaire, avaient contacté Le Temps le matin même pour expliquer leurs attentes.

Le Temps: L’appel d’offres pour la reprise de la GB est clos.  Qu’est-ce qui vous dérange?

Gilles Rüfenacht (GR): C’est d’avoir été mis devant le fait accompli. Les médecins actionnaires n’ont même pas été informés de notre projet médical. Ce dernier devait être affiné lors d’un second tour, pour lequel notre offre initiale avait été retenue. Il semblerait que le numéraire avancé par SMN a suffit à convaincre le Conseil d’administration de la GB, qui a stoppé le processus, sans même nous prévenir.

- Comment interprétez-vous le fait que SMN a déjà racheté près de 30% du capital?

Philippe Glatz (PG): C’est un gros point d’interrogation. Nous savions dès le départ que certains actionnaires, comme la société financière zurichoise Albin Kistler, voulaient vendre tout de suite. En vertu de règles imposées par le processus d’appel d’offres, je me suis refusé à entrer en contact avec cette entité. L’occasion s’est présentée en août dernier. Peut-être ai-je fait preuve de trop d’angélisme.

- D’autres candidats au rachat de la GB se sont-ils plaints?

- PG: Il y a eu neuf offres au total, dont une provenant d’Hirslanden. Le numéro un des cliniques privées en Suisse s’est aussi dit stupéfait de cette manière de procéder.

- Combien avez-vous initialement proposé pour la GB, sachant que SMN a soumis un prix 13 fois supérieur au bénéfice brut de l’établissement et que, lors du rachat de l’Hôpital de la Tour, ses acquéreurs ont offert un multiple de dix, contre un multiple inférieur à neuf dans le cas de d’Hirslanden pour La Colline?

- GR: Nous n’avons même pas eu le temps de faire une proposition crédible. Ma compréhension du processus était que les enchères pouvaient véritablement démarrer après le tour de chauffe, c’est-à-dire lors de la phase deux de l’appel d’offres. Le second round n’a jamais eu lieu.

- A présent, en quoi consiste exactement votre démarche?

- PG: La logique est simple: mieux vaut se réunir que de se faire la guerre. Nous souhaitons faire régner un esprit de coopération à Genève. Il est légitime que les actionnaires cherchent à valoriser leurs participation. Mais pour nous, la valeur de l’achat et l’action est un outil, pas une finalité en soi. D’aucuns vous diront qu’il n’y a pas de salut en dehors des regroupements. Je reste persuadé du contraire. Raison pour laquelle nous proposons une troisième voie, à mi-chemin entre les modèles SMN et Hirslanden: celle de la Confédération de cliniques genevoises.

- C’est-à-dire?

- PG: Nous proposons un échange d’actions, avec la constitution d’une société [ndlr: Congregatis] commune, qui sera présidée par le Dr. René Kühne, ex-directeur financier d’Hirslanden. Ce dispositif, auquel SMN sera partie prenante en tant que nouvel actionnaire de la GB, est assorti d’un plan de valorisation à long terme. Ainsi qu’une possibilité de sortir, pour ceux qui le souhaitent, moyennant un prix par action au minimum équivalent à l’offre de SMN, soit 25 000 franc par part unitaire détenue.

- Sur le plan de la coopération en matière de soins, que promettez-vous à la GB?

- GR: Le projet médical commun, tel que présenté au Conseil d’administration, mais qui n’a pas été soumis à tous les actionnaires médecins, prévoit la mise en place d’associations, comme celle qui existe déjà entre nos deux établissements en matière de médecine nucléaire. Ce pôle de compétence mutuel est un parfait exemple de succès [ndlr: le volume de patients est passé de 3900 à 4700, pour un chiffre d’affaires supplémentaire de 1,3 millions de francs en trois ans]. Nous souhaiterions faire de même avec un centre du sein, de la prostate, de chirurgie digestive et de maternité. Parallèlement à cela, nous proposons une répartition claire des points forts de chaque clinique, comme la neurochirurgie et l’ortho-prothétique à la GB, ou la chirurgie pédiatrique et la cardiologie interventionnelle aux Grangettes. Ainsi que des spécialités croisées, comme l’ORL, la traumatologie, la gynécologie, l’urologie, l’anesthésiologie et la chirurgie plastique, les médecins pouvant choisir n’importe quel établissement pour opérer. Un autre avantage de notre esquisse consiste à proposer certaines spécialités médicales, tel le service des urgences des Grangettes ou la physiothérapie de la GB, en soutien pour les deux cliniques.

- Dans votre courrier aux actionnaires de la GB, vous opposez la masse critique générée dans un même canton, via le rapprochement d’établissements locaux, à une masse critique provenant d’un regroupement inter-cantonal. Pourquoi?

- P.G: Parce qu’une solution intra-cantonale est beaucoup plus cohérente. Elle permet d’obtenir plus facilement cette masse critique, principal moteur de la qualité des soins. Lorsque les choses se font localement, vous avez davantage la garantie d’une mise en commun efficace des cas, vu que tout se passe sur un même territoire et avec une même équipe. C’est l’évidence même. Lorsque plusieurs cantons sont impliqués, il faut prouver que les volumes correspondent, en s’assurant notamment que les échanges entre médecins s’accompagnent des colloques idoines. Les autorités ne sont pas dupes.

- Est-ce en vertu de cette logique que vous avez à l’origine envisagé une fusion avec la GB? Vos cultures très distinctes et une animosité de certains médecins envers un concurrent direct ont pourtant fini par saboter ce rêve de mariage.

- GR: Nous sommes en présence d’une seule et même communauté médicale à Genève. La nouvelle génération de praticiens ne veut pas travailler sur un site unique. Elle demande à avoir le choix de l’établissement. D’où le besoin urgent de créer une dynamique de coopération. Une concurrence dure entre deux acteurs hospitaliers voisins va à contre-sens de l’idée que nous nous faisons de la médecine de demain.


- PG: Pour beaucoup ce projet paraissait logique. D’autres en revanche, et pour des raison légitimes comme un âge proche du départ à la retraite, ont fait valoir une vision différente. Mais la messe n’est peut-être pas encore dite. Je le répète, notre démarche envers la GB et SMN – ayant à présent voix au chapitre - est amicale. Nous sommes convaincus de pouvoir apporter quelque chose de plus. Mais mais pour cela, nous avons besoin de participer au processus d’appel d’offre, pas d’en être exclu de manière aussi peu transparente.