Emploi

«Quel est votre plan de carrière?»

Le Forum EPFL s’est tenu du 10 au 14 octobre au SwissTech Convention Center. Plus de 150 entreprises étaient présentes à ce salon du recrutement. Le Temps a suivi deux ingénieurs, fraîchement diplômés, dans leurs recherches d’emploi

Un jeudi pluvieux, les ingénieurs de l’EPFL, récemment diplômés, ont troqué leurs jeans et T-shirts pour le costume cravate. Ou le tailleur sombre. C’est le cas d’Elodie Bisetti qui a terminé son master en génie chimique à l’EPFL en mars dernier. Elle a déjà déposé 75 dossiers de candidature pour trouver un emploi et est parvenue à décrocher cinq interviews. «Je sens que cela commence à bouger. Je suis sur la short list de deux entreprises», se réjouit-elle.

A l’occasion du Forum EPFL qui s’est tenu du 10 au 14 octobre au SwissTech Convention Center, Elodie Bisetti a décidé de prendre le taureau par les cornes pour se faire connaître auprès de quelques-unes des 150 sociétés et 70 start-up présentes. «Cet événement me permet de faire connaissance avec la diversité des entreprises et d’établir des contacts directs. Je peux ainsi montrer ma vraie personnalité», dit la jeune femme de 23 ans qui possède également un «minor» en management, technology et entrepreneurship de l’EPFL.

Elle se promène ainsi parmi les stands de l’un des plus grands salons de recrutement de Suisse qui a accueilli plus de 15 000 visiteurs. «Chez Accenture, ma candidature n’a pas été retenue, dit-elle. Je crois qu’ils cherchent surtout des ingénieurs parlant l’allemand.» Ce qui n’est pas son cas car elle a fini son baccalauréat scientifique en France. «Je parle par contre l’italien, un peu l’espagnol et couramment l’anglais, même si je garde un peu mon accent français», dit elle en rigolant et en précisant qu’elle a étudié une année en Grande-Bretagne.

L'emploi, facteur important dans le choix des études

«Lorsque je suis entrée à l’EPFL, j’hésitais avec des études de mathématiques mais on nous a découragés le premier jour, en nous disant qu’il n’y avait que 18% de réussite. En chimie, l’un des arguments était que l’on trouverait facilement un emploi en sortant», explique-t-elle, en émettant quelques doutes. Elle estime que c’est beaucoup plus facile de décrocher un emploi pour des ingénieurs en génie civil ou en informatique. En revanche, c’est plus compliqué pour ceux qui ont étudié les sciences de base, l’environnement ou la chimie.

«Même à l’époque de mes parents, c’était pareil. Mon père a démarré sa carrière comme coursier dans le commerce de détail. Comme il ne se débrouillait pas trop mal en informatique, il a été promu comme informaticien, raconte-t-elle. Et d’ajouter: J’ai un copain, étudiant en génie civil, il a déjà trouvé un emploi alors qu’il ne terminera son master que dans une année.»

Smarties et Rubik’s cubes

Swisscom, Sicpa, Pictet, Swissquote, Microsoft, Google Switzerland, Implenia, L’Oréal, Logitech, Kudelski, KPMG, Merck ou Swatch sont quelques-unes des entreprises présentes au Forum EPFL. Certaines appâtent les jeunes ingénieurs avec des stylos et autres gadgets. «Bloomberg a beaucoup de succès. Ils donnent des Rubik’s cubes aux étudiants», dit Elodie Bisetti en passant devant le stand. Elle s’arrête près des Smarties et des barres chocolatées de Nestlé, sans toutefois y toucher. Aussitôt, une jeune femme, chargée du recrutement, surgit. Elle lui demande quel est son titre académique. «Je vais vous mettre en relation avec une recruteuse», dit-elle.

Dix secondes plus tard, Sonia Bryois, responsable du recrutement pour la recherche et le développement chez Nestlé, lui demande son CV. Elodie Bisetti ouvre son sac et présente lem document. «Vous cherchez votre premier emploi? Vous pouvez m’en dire plus sur vos compétences en chimie? Vous voulez faire quoi comme carrière?», demande-t-elle. La jeune diplômée dit n’avoir pas fait beaucoup de «labo» et avoue qu’elle a de la peine à se rendre compte de son plan de carrière, alors qu’elle n’a pas d’expérience. Mais la responsable chez Nestlé semble intéressée.

«C’est un très bon CV. Vous savez, nous avons un centre de Recherche et développement mondial qui compte 5000 scientifiques.» La discussion se poursuit plusieurs minutes. Elodie Bisetti a prévu de revenir le lendemain pour rencontrer la personne responsable du recrutement dans les procédés, domaine qui correspondrait davantage à son profil.

Le groupe californien Palantir recrute à l’EPFL

Elle poursuit sa visite en passant devant LEM, dont elle n’a jamais entendu parler. Elle salue deux anciens étudiants. Ils semblent amusés de tous se retrouver endimanchés. Un peu plus loin, elle s’arrête chez un horloger qui ne veut surtout pas être cité. «Nous engageons surtout des microtechniciens et des physiciens. Moins de chimistes. Mais laissez-nous tout de même votre CV», dit le responsable en ressources humaines du fabricant horloger. Et d’ajouter: «Nous ne sommes pas une start-up. Notre image est peut-être un peu poussiéreuse auprès des ingénieurs. Je dois vous dire qu’aujourd’hui, c’est la concurrence entre les entreprises pour attirer les meilleurs talents.»

Pendant qu’Elodie Bisetti poursuit ses visites, Bengiamin Barblan, 26 ans, se prépare à un premier entretien d’embauche. Au mois d’août, cet ingénieur en système de communication a déjà fait un stage de consultant en technologies numériques chez Swisscom Digital Technology où il a effectué son projet de master. «Idéalement, j’aimerais trouver un poste dans l’innovation ou travailler dans un laboratoire expérimental», dit le jeune homme en costume cravate. Sûr de lui, il dit ne pas vouloir distribuer 250 CV mais cibler au mieux les entreprises susceptibles de l’intéresser. Pour cela, il a prévu de discuter, d’assister à des présentations ou participer à des workshops, comme celui organisé par le groupe californien Palantir Technologies, une entreprise spécialisée dans l’analyse des données.

Comme dans un bureau de vote

«Au final, je vais sélectionner entre six à huit entreprises et je leur fournirai des dossiers ciblés. J’espère obtenir deux à trois propositions de recrutement. En sortant d’une filière informatique ou en étant issu des systèmes de communication, les entreprises viennent nous chercher. Elles sont surtout à l’affût des développeurs et des experts en données», explique Bengiamin Barblan qui distribue, au passage son CV, chez Nothing Interactive. S’imagine-t-il créer une start-up? «Pour créer une entreprise, il faut avoir une idée. Je ne pense pas que fonder une start-up soit un but en soi.»

Ancien membre du comité du Forum EPFL, le jeune homme a rendez-vous dans une loge d’entretien, en sous-sol du SwissTech Convention Center. Il semble détendu malgré l’épreuve qui l’attend. Laurent Savary, responsable du bureau de Berne d’Elca et impliqué dans le recrutement de nouveaux talents l’accueille en veston, sans cravate. Il l’accompagne dans un micro-espace comprenant une table blanche et trois chaises. Une quarantaine de loges du même type se côtoient. Chacune possède des petits rideaux qui font office de porte d’entrée, comme dans un bureau de vote.

Entretien avec Elca

«Votre dossier est prêt. C’est magnifique. Vous venez de Fribourg? J’ai aussi étudié à Saint-Michel et à l’EPFL. Mais c’était il y a quelques années», dit avec le sourire Laurent Savary pour rompre la glace. «Vous pourriez vous présenter en quelques mots?», demande-t-il. On apprend que Bengiamin Barblan a fait un baccalauréat en art visuel, qu’il a étudié une année au Canada, qu’il a fait un cours de design thinking et qu’il aimerait rejoindre une équipe dynamique. Le courant semble passer. Laurent Savary présente alors son entreprise et les talents qu’il souhaite trouver. «Je recherche des personnes capables de discuter avec les clients. Pas des développeurs mais des ingénieurs», dit le représentant d’Elca.

Puis s’en suivent les traditionnelles questions sur les forces et faiblesses. «J’aime me mettre à la place des utilisateurs et le côté humain», avance Bengiamin Barblan. Le côté technique en matière de programmation de logiciels ne semble par contre pas être son point fort. Mais Laurent Savary le rassure. «Quand j’entends ce que vous dites, ça cadre bien.» Finalement, il finira l’entretien en lui parlant allemand. Et la magie opère. Face à une langue de Goethe parfaitement maîtrisée, Laurent Savary répète à deux reprises: «Le dossier est excellent. Nous allons reprendre contact avec vous pour approfondir la discussion.»

Bengiamin Barblan n’aura peut-être même pas à envoyer ses 6 à 8 dossiers. Il semble ravi. «Elca offre un potentiel que je n’imaginais pas», dit-il avec les étoiles plein les yeux.

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