L’enthousiasme soulevé par la nomination de Tidjane Thiam n’aura pas duré longtemps. «Le marché, en tout cas, ne croit pas au plan proposé par le nouveau patron de Credit Suisse», admet Damien Lanternier, gérant de fonds à la Financière de l’Echiquier.

Alors que l’annonce de la nomination de l’ex-responsable de Prudential faisait bondir le titre de Credit Suisse 15% au cours des trois semaines qui ont suivi, le marché a déchanté. De fait, couplé à des résultats jugés décevants, le plan supposé redresser une banque en perte de vitesse depuis plusieurs années et dévoilé le 21 octobre dernier a été sanctionné en bourse, le titre perdant 3,6% le jour même. Il n’est guère remonté depuis.

Depuis le 10 mars, le titre affiche toujours une hausse de 8,5%. A peu de choses près, l’équivalent du bond de l’action à l’annonce de la nomination de Tidjane Thiam. Mais depuis son entrée en fonction, début juillet, le recul atteint 4,8%. Pire, souligne R. James Breiding, auteur du livre «Swiss Made – The Untold Story behind Switzerland’s success», si l’on en croit la valorisation boursière actuelle de Credit Suisse par rapport à sa valeur comptable (book value, à 93%), «les marchés suggèrent que les actifs de la banque valent davantage s’ils sont liquidés que s’ils sont gérés par l’équipe actuelle». Ainsi, alors que Credit Suisse stagne depuis le début de l’année, UBS a gagné 20%.

«Une certaine défiance du marché»

Il y a d’une part, un programme particulièrement ambitieux. «Si on additionne les objectifs, soit 6,5 milliards de bénéfice avant impôts en 2018, alors que la banque en enregistraient 3,8 milliards en 2014, dans les trois divisions Suisse, Asie et gestion de fortune, Tidjane Thiam a mis la barre haute», explique Damien Lanternier. Or, pour l’instant, le Franco-Ivoirien n’a «rien prouvé dans ce métier», poursuit l’investisseur. D’où une «certaine défiance» affichée par le marché.

Si certains doutent, Damien Lanternier, lui, croit à la capacité du nouveau responsable à «faire bouger ses équipes et à mettre en place ce plan ambitieux». Pour le gérant de fonds, la chute de l’action le jour de l’annonce a été l’occasion d’augmenter encore ses positions dans la deuxième banque helvétique.

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«Tidjane Thiam a fixé des objectifs qui dépendent de facteurs que la banque ne peut pas maîtriser, comme la croissance des revenus, qui ne se décrète pas, même en étant animé de toutes les bonnes intentions», souligne Loïc Bhend, analyste chez Bordier & Cie. Le bon déroulement du plan dépendra donc de la croissance mondiale. En outre, souligne l’expert, la banque veut doubler ses bénéfices en Asie. Mais ce n’est pas si simple, elle ne part pas de zéro, la croissance de ce continent n’est plus aussi soutenue et la concurrence est féroce». Dans ce sens, l’ex-directeur général de Prudential est «peut-être biaisé par son expérience et son succès en Asie avec l’assureur britannique à un moment où le potentiel de croissance était beaucoup plus important».

Tidjane Thiam n’a pas une baguette magique pour faire de Credit Suisse une UBS

Mais il y a aussi, d’autre part, une réduction de la banque d’affaires jugée insuffisante. «Tidjane Thiam ne va pas assez loin», estime Loïc Bhend, pour qui ce segment reste prépondérant, alors qu’il attendait une stratégie qui se rapproche davantage de celle d’UBS. «Ces activités étant très gourmandes en capital, cela limite le rendement sur fonds propres de Credit Suisse», explique-t-il. Mais, ajoute-t-il, «Tidjane Thiam n’a pas une baguette magique pour faire de Credit Suisse une UBS».

Damien Lanternier se montre plus nuancé: «Réduire davantage la banque d’investissement? Le programme est déjà important. Il faut rappeler qu’elle génère quand même de la rentabilité, plus que dans d’autres banques. Il n’est pas si simple de couper si on est performant dans un domaine.»

Trop d'attentes sur le nouveau venu?

A court terme, les perspectives ne sont pas forcément réjouissantes. 2015 pourrait se terminer dans les chiffres rouge: Selon Schweiz am Sonntag, l’amortissement du goodwill lié à l’acquisition de Donaldson, Lufkin & Jenrette (DLJ) en 2000, pourrait coûter 6,3 milliards de francs à Credit Suisse. Sur la base d’un profit initialement estimé entre 3,5 et 3,7 milliards pour 2015, l’exercice pourrait ainsi se solder par une perte de 2,6 à 2,8 milliards.

Vu comme le sauveur d’une banque dont la valeur boursière avait été réduite de 70% sous l’ère Brady Dougan, Tidjane Thiam suscite maintenant quelques doutes. Pire, certains analystes lui découvrent des défauts qu’il avait pourtant déjà il y a six mois. R. James Breiding, par exemple, ressort une étude du consultant AT Kearney, qui estimait que 40% des directeurs généraux recrutés à l’extérieur de l’entreprise ne durent pas deux ans. 64% quittent l’entreprise avant la fin de leur quatrième année. Et ce taux augmente si le nouveau venu ne dispose pas d’une expérience dans l’industrie spécifique. Ce qui ne paraissait pas poser de problème en mars dernier.

Credit Suisse ne fait pas rêver. Tidjane Thiam a raté l’opportunité de prendre un vrai virage pour redresser la banque. Sa stratégie ne va pas assez loin

Trop d’attentes pesaient sur le nouveau venu? Probablement, tant son prédécesseur, Brady Dougan, avait déçu les marchés. Mais Loïc Bhend relativise: «Le troisième trimestre a été difficile pour toutes les grandes banques et les investisseurs ont sanctionné les résultats dans beaucoup de cas. Même lorsqu’ils ont été conformes aux attentes, les marchés voulaient davantage, notamment dans la banque d’affaires.»

Reste que les marchés ne sont pas les seuls à déchanter et à se montrer critiques. Selon un chasseur de tête zurichois, «Credit Suisse ne fait pas rêver. Tidjane Thiam a raté l’opportunité de prendre un vrai virage pour redresser la banque. Sa stratégie ne va pas assez loin». Et la perspective d’une diminution des bonus de 60%, comme l’annonce Schweiz am Sonntag, n’aidera pas.