Le plan énergétique présenté par Doris Leuthard est ambitieux dans ses objectifs mais il fait l’impasse sur deux éléments essentiels, clés en réalité: l’innovation et les règles de concurrence. La transformation industrielle des filières énergétiques ne ressemblera probablement pas à celle des décennies passées. Curieusement, le Conseil fédéral n’en parle pas. Plus étonnant et regrettable, il ne donne aucune indication sur la recherche et l’innovation, alors même que ce sont à long terme les moteurs les plus puissants du changement.

Certes, le Conseil fédéral anticipe la montée en puissance du gaz. Il voit juste. C’est une tendance lourde, mondiale et incontournable; l’or gris est partout et assurera la transition énergétique de la planète. Avec raison, Doris Leuthard et ses services insistent sur le potentiel hydroélectrique des Alpes, batterie rechargeable et monnaie d’échange avec nos voisins. Les économies d’énergie? Le potentiel est énorme mais sa valorisation pourrait se révéler largement surestimée si l’on ne modifie pas le régime légal et incitatif. Par exemple, consommateurs et fournisseurs devraient être encouragés à réduire leur consommation par une structure tarifaire et une fiscalité progressives. Ce qui signifie mettre fin à la dégressivité qui récompense le gaspillage. Une forte concurrence entre acteurs économiques est tout aussi importante, de même que des investissements dans la recherche et l’innovation.

Les expériences locales ou régionales menées en Europe peuvent servir de modèle. Dans une étude récente, l’Union européenne montre que les succès enregistrés par certaines régions dans la création d’industries fortes dans les énergies renouvelables ou la progression spectaculaire de celles-ci dans le mix énergétique reposaient sur un cadre légal stable, une valorisation de la recherche locale et une politique volontariste de longue haleine. Ainsi, la Haute-Autriche est devenue leader européen du solaire thermique et 46% de toute l’eau chaude de la région est produite à partir des énergies renouvelables. Les technologies vertes constituent le premier secteur d’exportations d’une région qui génère le quart du commerce extérieur du pays avec une population d’à peine 1,4 million d’habitants. D’ici à 2030, la Haute-Autriche devrait produire 100% de son électricité à partir d’énergie renouvelable. Les résultats exceptionnels de cette région de montagne et très industrialisée sont le fruit d’une politique mise en place en 1981… déjà. Tout au nord de l’Europe, en Poméranie, l’éolien a sauvé miraculeusement la reconversion industrielle de chantiers navals polonais condamnés. Le Land allemand de Basse-Saxe est le champion national toutes catégories des énergies renouvelables, abritant un quart du parc éolien germanique et la même proportion de centrales de biogaz issu des déchets forestiers et agricoles. La région – et ses 49 municipalités et districts (7,9 millions d’habitants) – projette de couvrir 100% de ses besoins énergétiques (électricité, chaleur et transports) d’ici à 2050. Le «plan», élaboré en 2009, est en avance sur son agenda… Et surtout, la Basse-Saxe dispose aujourd’hui d’un vaste réseau de laboratoires académiques et industriels qui devrait lui assurer une base de compétences industrielles et techniques unique et incomparable en Europe.

En réalité, la Californie et certaines régions de Chine suivent une logique similaire où réglementation et recherche sont alignées vers un même objectif: anticiper la révolution verte et favoriser les bases d’une nouvelle industrie.

Le «plan» suisse? Il n’existe pas. Quels seront les atouts suisses dans vingt ans, en dehors des barrages? La Confédération semble ne pas s’en préoccuper alors même que le stockage de l’énergie devient l’enjeu le plus déterminant et une source d’innombrables innovations.

Au Danemark, on imagine des îles artificielles couvertes d’éoliennes pompant l’eau de mer en cas de surplus de production et turbinant cette même eau retenue dans des barrages en l’absence de vent. En Californie, une compagnie électrique veut ouvrir une ligne de chemin de fer très particulière: un train lourd grimpera la rampe d’une colline lorsque le soleil brillera ou le vent soufflera suffisamment fort, et dévalera la pente en l’absence de production, récupérant ainsi l’énergie électrique produite par le convoi à la descente. Il s’agit de la même astuce qui était en vigueur autrefois au Gothard: deux convois à la descente permettaient de faire monter un train. Une ancienne astuce helvétique réinventée à Santa Monica!

En vérité, les experts suisses s’écharpent sur le potentiel des énergies du passé sans imaginer que demain sera forcément différent, oubliant que ce sont les idées et l’innovation qui changent le monde et non les anciennes structures.

Du reste, l’innovation n’est pas que technique. Elle est également commerciale. Elle pourrait, une fois de plus, venir de Grande-Bretagne, pays pionner dans la libéralisation des marchés de l’énergie. Le gouvernement conservateur de David Cameron veut relancer l’énergie nucléaire. Problème: les investisseurs ne sont pas convaincus; ils doutent que le kWh nucléaire soit compétitif. Le gouvernement propose d’accorder aux compagnies électriques une «garantie» de rachat du courant produit. Tollé évidemment chez les libéraux démocrates, partenaires de la coalition, opposés à l’atome. Mais c’est peut-être les travaillistes qui ont trouvé l’arme régulatrice suprême. Le Labour propose de lutter contre la hausse des prix de l’électricité implicite du plan Cameron en créant des coopératives d’achat qui regrouperaient les consommateurs individuels afin de leur permettre de négocier des rabais de quantités. C’est un peu comme si la Migros ou la Coop se substituait à votre distributeur régional et négociait pour vous avec le même poids que Nestlé ou Novartis.

Qu’attendent les partis politiques suisses pour reprendre cette idée, la seule qui est de nature à mettre sous pression les sociétés tentées d’abuser de leur monopole naturel ou de faire payer aux seuls petits consommateurs des investissements impossibles à rentabiliser sans monopole ou clients captifs?

Quels seront les atouts suisses dans vingt ans, en dehors des barrages? Le «plan» suisse n’existe pas