Au rez-de-chaussée de l’Emirates Palace, gigantesque hôtel aux allures de Palais des Mille et une nuits, les touristes écarquillent les yeux devant les maquettes futuristes d’Abu Dhabi: la nouvelle Sorbonne, au cœur de l’île de Rim, ou encore le Louvre, au vaste toit en forme d’assiette. A 125 kilomètres de l’espiègle Dubaï, en pleine déconfiture, l’opulence affichée de son ambitieux voisin a de quoi soulager les esprits inquiets. «Abu Dhabi ne laissera jamais tomber Dubaï», remarque Ibrahim Saif, économiste au Centre d’études stratégiques de la Jordan University, «car il y va de son prestige».

Véritable pilier des Emirats arabes unis, la capitale de cette confédération de sept mini-Etats – qui fêtait, hier, ses 38 ans – a largement de quoi venir à la rescousse de son «filleul», dont la dette totale s’élèverait à 80 milliards de dollars. Confortablement assise sur 8% des réserves mondiales de pétrole, elle figure au troisième rang des exportateurs d’or noir.

Un éditorial du quotidien dubaïote, Al-Bayan, relève qu’il «suffirait à Abu Dhabi de réduire sa production pétrolière de 10% pendant deux semaines, pour provoquer une hausse immédiate du baril à 90 dollars qui épongerait la dette en un mois de production». A cela s’ajoute l’ADIA, le fonds souverain d’Abu Dhabi, considéré comme le plus important du monde et qui, selon l’agence de notation financière Moody’s, «dépasse considérablement à lui seul la dette extérieure du pays». «Au total, les réserves d’Abu Dhabi sont estimées à au moins 500 milliards de dollars», note un diplomate occidental.

Remettre les pendules à l’heure

C’est donc en toute sérénité que la Banque centrale a offert d’abreuver en liquidités les banques des Emirats arabes unis, moyennant un surcoût de 50 points de base, après l’annonce par Dubaï, la semaine dernière, d’un moratoire sur une partie de ses dettes. En revanche, Abu Dhabi s’est bien gardée de secourir, en une seule traite, son turbulent voisin. «Nous allons examiner et aborder au cas par cas les engagements de Dubaï», souligne un responsable d’Abu Dhabi, interrogé par l’agence de presse Reuters. Le «grand frère» chercherait-il à remettre les pendules à l’heure, en refusant de jouer les vaches à lait? Ou bien tente-t-il, tout simplement, de monnayer son «rachat»? «C’est une façon de dire à Dubaï: assume tes responsabilités, fais tes devoirs, et reviens me voir une fois que tu auras mis de l’ordre dans tes affaires», remarque Ibrahim Saif. Début 2009, alors que la crise internationale faisait, pour la première fois, exploser la bulle immobilière de Dubaï, la banque centrale avait déjà volé à son secours, par deux fois, à hauteur de 15 milliards de dollars. «Depuis, on s’attendait à un assainissement. D’où l’effet surprise de l’annonce du moratoire, la semaine dernière, qui a choqué tout le monde!» souligne un analyste financier, travaillant pour le compte d’une grande banque d’Abu Dhabi.

La folie des grandeurs de Dubaï aurait, selon lui, fini par agacer Abu Dhabi, «plus mâture et pragmatique». Dans leur commune course à la modernité, les approches ont toujours été différentes. Dès le début, Dubaï a misé, à crédit, sur l’extravagance – à l’image de sa piste de ski artificielle ou de sa tour la plus haute du monde – tandis qu’Abu Dhabi a préféré jouer la carte de la diversification. «D’abord tournée vers le pétrole, Abu Dhabi a élargi son portefeuille de compétences, en se lançant dans l’industrie sidérurgique, en développant les transports en commun, comme le train, en misant sur la culture et les arts», remarque Sylvie Foss, directrice du French Business Group d’Abu Dhabi.

Concurrence oblige, certains y voient une discrète «revanche d’Abu Dhabi». «Pendant longtemps, tous les regards se sont tournés vers Dubaï. La crise est en train de provoquer un rééquilibrage en faveur d’Abu Dhabi», poursuit Sylvie Foss. Mais l’aide sélective offerte par la capitale des Emirats relève, également, de considérations purement financières. «Tous les actifs détenus par le conglomérat Dubai World – l’entité la plus endettée – ne se valent pas», rappelle Ibrahim Saif. Si Abu Dhabi louche, sans rougir, sur les sociétés les plus lucratives comme Dubai Port ou Emirates Airlines, les projets de Nakheel, filiale immobilière de Dubaï World – dont la valeur a chuté avec la crise – sont bien moins alléchants.

«A l’heure des bilans, il va sûrement falloir repenser le modèle de la fédération des Emirats arabes unis», prévient un banquier occidental. «Plus qu’une dislocation, on risque d’assister à une recentralisation. Elle a d’ailleurs déjà commencé, ces derniers mois, avec le permis de conduire, ou les cartes de résident pour étrangers, qui sont désormais délivrés, non plus pour chaque Emirat, mais pour toute la zone», note le diplomate.