La sirène retentit dans la journée chaude et humide. Les écluses de Miraflores s’ouvrent en déversant leurs eaux boueuses dans l’océan et le Tûranor PlanetSolar fait enfin connaissance avec le Pacifique. Sur les quais, les employés du canal intrigués interrompent leur travail. Les téléphones portables sortent des poches pour photographier le catamaran suisse et sa plate-forme de panneaux solaires qui lui donne l’air d’un vaisseau spatial ( LT du 26.02.2010 ).

«La première étape du voyage s’achève ici», note le capitaine Patrick Marchesseau en tenant d’une main légère le joystick qui sert de barre sur ce bateau bourré de technologie. «La porte s’est refermée sur l’Atlantique, et c’est le début d’une nouvelle aventure avec la traversée du Pacifique.» La main est légère mais le moment délicat pour Marchesseau, habitué à piloter des paquebots de croisière à travers le monde. Entre un pétrolier norvégien et un porte-conteneurs chinois, il faut manœuvrer en finesse pour maintenir le catamaran au centre des écluses malgré de grosses turbulences.

«On est une fourmi à côté d’eux. Mais on avait de la place pour manœuvrer dans les écluses. Et regardez…», dit Marchesseau, en pointant les nombreux écrans d’ordinateur placés dans sa cabine de pilotage. «On est partis ce matin avec 92% de charge dans nos batteries, et on arrive à la sortie du canal avec exactement la même réserve. Les cellules ont produit suffisamment pour faire avancer le bateau et continuer à charger les batteries.»

Près de quatre mois après son départ de Monte-Carlo, le Tûranor PlanetSolar a parcouru plus de 10 000 kilomètres, fait escale aux Etats-Unis, au Mexique et en Colombie. Pour l’initiateur du projet Raphaël Domjan, le bateau, totalement dépendant de la charge de ses 35 000 cellules solaires, tient ses promesses. «Nous sommes satisfaits à de nombreux égards. Nous avons traversé une tempête de plus de 50 nœuds de vent dans l’Atlantique, avec une mer qui était bien formée. Nous avons pris le vent et la vague à 30-40 degrés. Le bateau a bien fonctionné, nous avons toujours gardé 20 kilowatts, l’équivalent de 35 chevaux de puissance.»

Un bémol, toutefois: la vitesse de croisière s’est révélée inférieure à ce qui était prévu à l’origine. Quatre à 5 nœuds de moyenne. La faute à un bateau alourdi pour des raisons d’homologation, mais la faute aussi au… soleil. «Nous avons eu moins d’énergie que ce que nous avions imaginé, du fait que nous étions en hiver, dans l’hémisphère Nord, donc les journées étaient plus courtes», raconte Domjan, qui est également coskipper du Tûranor PlanetSolar. «Nous avions 60 à 70% d’énergie disponible. Il a fallu naviguer avec moins d’énergie, mais nous y sommes parvenus. Maintenant, nous nous réjouissons d’aller au sud avec plus d’énergie à disposition.»

Pendant qu’il navigue, le catamaran solaire à pavillon suisse sert aussi de base de relevés scientifiques. Une de ses principales missions, dans ce tour du monde, est de mesurer les valeurs d’ensoleillement. «Nous pourrons faire la différence entre la prédiction de l’énergie solaire et ce que nous avons effectivement reçu comme soleil. C’est important car, sur les océans, c’est très peu mesuré, indique Domjan. Nous faisons aussi d’autres expériences sur la température des cellules solaires en fonction de la température ambiante. Nous prenons également des mesures sur les déchets humains qu’on trouve dans la mer, ou encore sur la réflexion du soleil sur l’eau, pour savoir si cela pourrait avoir un intérêt de mettre des panneaux solaires sur la coque, voire sous l’eau.»

La passion contagieuse de Domjan pour son projet est partagée par l’industriel allemand Immo Ströher, propriétaire du bateau qui a coûté 14 millions d’euros. Il a rejoint l’équipage au Panama pour la traversée du canal. «Je suis sur mon rêve, au milieu du canal», dit-il debout sur les panneaux solaires. «Oui, il faut être un rêveur pour s’engager dans ce genre de projet, mais c’est un rêve qu’on est en train de réaliser. Et je suis sûr qu’on peut le développer. Bien entendu, les plus gros bateaux comme ceux que l’on peut croiser ici dans le canal ne pourront pas fonctionner uniquement avec l’énergie solaire. C’est une pure question de physique, due à leur masse. Mais des designs hybrides, où une partie de l’énergie viendrait du soleil, pourraient vraiment devenir une réalité. C’est ça le but de ce projet: montrer au monde ce que les gens peuvent faire avec l’énergie solaire.»

Les passagers autorisés à monter à bord du Tûranor PlanetSolar sont rares. José Pablo Gonzalez, un des 250 pilotes employés par le Canal de Panama pour guider les bateaux à travers les 80 kilomètres séparant les deux océans, est ravi d’avoir été sélectionné. «Vous savez, ici je vois beaucoup de bateaux qui crachent d’énormes fumées, qui perdent du fuel. L’industrie maritime est un gros pollueur.» S’adressant au capitaine, il juge ni plus ni moins que «vous offrez une grande contribution au monde».

L’opération séduction continue pour le catamaran solaire. Cap à présent sur les îles Galapagos. Ensuite, le programme est plus flou: San Francisco, Bora Bora ou le Japon. Cela dépendra des contraintes météorologiques et de la volonté des sponsors de promouvoir le projet en Asie et dans les pays du Golfe. Pour les héritiers de Jules Verne, le retour en Europe n’est pas prévu avant l’été.