Portrait 

Il a tout plaqué pour devenir e-Estonien

Spécialiste des produits structurés, Gilles Corbel a quitté une position confortable à la BCV pour «courir dans la savane» de la finance connectée. Il se lance dans l’entrepreneuriat 4.0 et teste la résidence numérique proposée par l’Estonie

Trois heures. C’est le laps de temps qu’il a fallu à Gilles Corbel pour obtenir sa nouvelle résidence numérique en Estonie et y enregistrer sa propre société. Rien ne prédestinait ce Tessinois de 48 ans, ancien financier de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV), à braver l’hiver par cette froide journée de fin décembre, –15 degrés à Tallinn.

Gilles Corbel avait une position reconnue et enviée au sein des produits structurés de la BCV, dont il était le premier employé il y a vingt ans. Un poste où il était, selon ses dires, «le centre de beaucoup de réponses». Mais voilà. Depuis quelque temps, l’envie n’y était plus. Et Gilles Corbel rêvait d’aller chercher ses propres réponses ailleurs.

Visage radieux en cette journée de janvier, il explique ce qui l’a poussé à quitter, à la veille de Noël, sa si parfaite routine en puisant dans le répertoire des dessins animés. «Toutes proportions gardées, j’étais le lion du film Madagascar. Une vedette. Mais à l’extinction des projecteurs, je rêvais que je courais dans la savane», sourit-il. La même métaphore que ce père de famille a servie à certains de ses enfants, âgés de 15 mois à 15 ans.

Dans la jungle des apps financières

Sa savane à lui, ce sera la jungle du numérique et des applications financières. Il passera pourtant d’abord par une chaîne YouTube où il se mettra en scène, donnant des explications sur les produits structurés au moyen de courtes capsules vidéo. Même s’il a suivi un MOOC (cours en ligne) dédié au tournage et la prise de son, c’est son cadet qui lui a prodigué les plus précieux conseils. Sa chaîne dédiée aux jeux vidéo est suivie par davantage d’internautes que celle de son papa, qui admet tout de suite: «Je ne serai ni le Norman ni le Cyprien des produits structurés.»

Ce n’est que jeudi que Gilles Corbel lancera sa société Finanzlab, dont la structure est, elle, enregistrée en Suisse. Marché cible? Les gestionnaires indépendants et autres banques de gestion de fortune qui «n’ont pas le temps» de faire le tri parmi les informations boursières et l’actualité. La future plateforme remontera – via des notifications envoyées sur le smartphone des utilisateurs – les données les plus pertinentes en fonction de leur profil et des produits structurés détenus.

Garder l’appétit et renoncer au ski

Située dans un ancien bâtiment lausannois de la BNS, la start-up Finanzlab compte pour l’heure deux ordinateurs, un trépied, un adaptateur pour smartphone et deux associés: Gilles Corbel et Vincent Bonnard (39 ans), qui a accompagné le premier dans sa fuite entrepreneuriale. Chargé des projets informatiques de la salle des marchés de la BCV, Vincent Bonnard est le «cadrant» qui épaule le «créatif volubile», résument-ils tous les deux.

Dans le petit bureau qu’ils partagent, il admet s’être laissé contaminer par les rêves «de savane» de celui avec qui il a travaillé «dos à dos» pendant huit ans. Devant la porte, la devise «Stay Hungry, Stay Foolish» résume l’état d’esprit de la petite équipe. Garder l’appétit et un brin de folie.

Côté financier, la devise colle à merveille. Ancien cadre bancaire, Gilles Corbel est très conscient qu’il lui sera «difficile de reconstituer le même niveau de salaire». Les enfants ont donc été prévenus que leur ménage entrait en «économie de guerre». «Je leur ai dit qu’il n’y aurait pas de ski cette année et qu’il faudrait mettre un frein aux loisirs», expliquait-il mi-décembre. La prise de risque financière est maximale mais pour Gilles Corbel rester au même poste sans motivation aurait constitué une supercherie. «J’ai des amis qui passent la crise de la cinquantaine en s’achetant une voiture. Moi j’ai utilisé mon assise matérielle pour financer un changement de vie.»

Dans les rues de Tallinn

Et la transition est passée par les froides artères de Tallinn. Après avoir lu plusieurs récits sur l’acquisition de la résidence numérique estonienne, il décide de tenter lui aussi l’expérience au sortir de la BCV.

Lire aussi: Comment je suis devenu e-Estonien

De retour à Lausanne, il remonte, à l’aide des applications de son smartphone, l’historique de son voyage. Quatre euros de taxi par-ci, 100 euros de taxes d’inscription par-là: la «naturalisation» a été accélérée depuis l’an dernier. En trois jours, Gilles Corbel aura encore eu le temps de créer et de domicilier son entreprise à Tallinn, mais aussi de s’offrir une petite escapade de 368 kilomètres à la découverte de la voisine Saint-Pétersbourg.

Finanzlab n’a pour l’heure aucun lien avec l’Estonie mais Gilles Corbel prévoit à moyen terme d’y effectuer une partie du développement informatique. Tallinn ne figure-t-elle pas depuis peu parmi les capitales de la «geekosphère»? A l’heure où les licences bancaires ne sont plus assurées, elle constitue aussi une porte d’accès au marché européen.

Mais pour Gilles Corbel, l’e-Estonie c’était surtout l’opportunité de prendre la poudre d’escampette pour ne plus «être un animal en cage». Et puis si la savane s’avère trop inhospitalière, «je retournerai simplement au zoo», plaisante-t-il.


Profil

1969 Naissance à Bienne, le 28 juillet, de mère tessinoise.

1989 Maturité au Collège Champittet (VD).

1999 Entrée à la BCV pour lancer l’activité sur les produits structurés.

2010 Malgré la crise des «subprime», la BCV conserve sa confiance dans l’activité produits structurés.

2017 Il quitte la BCV en décembre et devient e-Estonien.

2018 Lancement de Finanzlab le 1er mars.

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