■ 1er avril

Vingt pas. La distance qui sépare mon lit de mon nouveau poste de travail, arrivé dans un carton cinq jours plus tôt. Son contenu: un ordinateur portable sur l’écran duquel je découvre en ce mercredi matin le visage de mes 12 nouveaux collègues de la rubrique économique du Temps. Sensation étrange que de se présenter en vidéoconférence devant ces inconnus. Je ne sais pas quand je pourrai les rencontrer physiquement.

Mon rôle: couvrir l’actualité horlogère. Un univers que huit ans de journalisme local à Radio Jura bernois m’ont permis d’effleurer, mais dont je ne sais finalement pas grand-chose. Confier cette tâche à un novice est un choix délibéré de mon employeur qui souhaite apporter un regard neuf sur le sujet. Cela me rassure un peu au moment d’entamer mon premier article. Son titre: «L’année 2020 devrait être le pire exercice de l’histoire horlogère suisse». Mais dans quoi me suis-je lancé?

■ 7 mai

Baselworld est mort, après quatre semaines d’agonie. En rédigeant sa nécrologie, je repense à mon chef de rubrique, qui suivait l’horlogerie avant moi, me disant en début d’année que ce salon serait l’occasion pour lui de me présenter tous les acteurs de la branche. Rien ne laissait alors présager que ce rendez-vous, comme tant d’autres, subirait le couperet pandémique. Un premier clou dans un cercueil définitivement scellé par l’annonce mi-avril du départ définitif de ses principaux exposants, partis rejoindre Watches & Wonders à Genève.

Je comprends alors deux choses. Je ne dégusterai jamais une saucisse de veau hors de prix à la Messe Basel, et la communauté horlogère telle que je l’imaginais naïvement n’existe pas. Derrière les discours de façade, la crise des salons révèle des luttes intestines, où les intérêts individuels correspondent rarement à ceux du collectif. L’émergence de multiples projets de foires de remplacement, alors qu’une grande partie de l’industrie appelle de ses vœux un rendez-vous unique, ne fait que confirmer ce sentiment.

■ 2 juin

Première sortie autorisée, première rencontre «réelle». J’ai rendez-vous au Brassus (VD) pour réaliser le portrait du patron d’Audemars Piguet. Je ne fais pas le malin devant le tonitruant François-Henry Bennahmias. Il me teste un peu, n’hésite pas à appeler l’un de ses employés pour qu’il me dise s’il est bien traité par sa direction, avant de répondre ouvertement à une liste de questions parfois très personnelles.

Comme celles qui suivront, cette entrevue me montre que les patrons horlogers, s’ils donnent parfois l’impression de vivre dans un autre monde, restent pour la plupart relativement accessibles et gardent les pieds sur terre. Certains se dévoilent, beaucoup répondent «no comment» dès que l’on commence à parler de chiffres, mais peu nombreux sont ceux à refuser la discussion, même lorsque les affaires vont mal. Tout l’exercice, pas toujours simple, consiste alors à les faire sortir de leurs discours formatés et répétés mille fois.

■ 4 juin

Dans quelques minutes, j’ai rendez-vous en vidéoconférence avec Frédéric Arnault, nommé directeur de TAG Heuer à 25 ans. Si l’on m’avait dit six mois plus tôt que j’accueillerais «chez moi» le fils de la première fortune d’Europe, je ne l’aurais pas cru. Ma chemise ne va pas du tout avec mon short, mais il fait très chaud. Le télétravail a ses bons côtés.

■ 18 juin

Découverte d’un nouveau paradoxe. Depuis des semaines, mes interlocuteurs me répètent que l’innovation est le meilleur remède aux crises. Nouveaux produits, nouveaux matériaux, nouveaux concepts marketing, nouveaux canaux de distribution, j’en passe et des meilleures. Mais derrière le sempiternel refrain «entre tradition et innovation» se dessine une faiblesse à laquelle de nombreuses entreprises, surtout les plus grandes, peinent à faire face: leur propre immobilisme en matière de gouvernance.

Ce jour-là, Swatch Group annonce un important remaniement de ses organes dirigeants dans le but de redynamiser ses marques. J’ai beau chercher, je ne vois pas où est le sang neuf, les nouvelles compétences à même de répondre aux défis actuels. En lieu et place, je n’observe que des transferts internes. Ce qui est vrai ici l’est aussi chez Richemont, en pleine crise managériale. L’horlogerie aime l’entre-soi, mais pour s’ancrer définitivement dans le XXIe siècle, ne devrait-elle pas innover au-delà de ses stratégies commerciales?

■ 7 juillet

Les vacances approchent. Les miennes seront plus courtes que celles des employés des manufactures et entreprises de sous-traitance, qui pour certains dureront plusieurs semaines, voire des mois. Je ne les envie pas, sachant qu’ils sont nombreux à redouter des licenciements à la rentrée.

■ 25 août

Les visages que je vois tous les matins sur mon écran deviennent enfin réels. Pour la première fois depuis cinq mois, je rencontre mes collègues de rubrique en chair et en os dans notre rédaction de Lausanne. J’en ai déjà croisé deux ou trois, mais jamais tous en même temps. Je m’amuse de constater que certains sont bien plus grands que je ne l’avais imaginé. Mais pas le temps de s’attarder sur des discussions de comptoir, nous nous mettons au travail. Il faudra attendre une autre occasion pour apprendre à mieux connaître cette équipe à laquelle je n’ai toujours pas l’impression d’appartenir. Le télétravail a aussi ses mauvais côtés.

■ 27 août

En glissant une montre à 200 000 francs à mon poignet, je prends pleinement conscience de la signification du mot savoir-faire. J’imagine les heures passées par des artisans à peaufiner chaque détail, jusqu’à la perfection, dans un petit atelier. Je me demande qui sont ceux qui osent se promener avec un tel objet sans se retourner à chaque pas. Pas téméraire, et encore moins fortuné, je la retire et la repose délicatement dans son écrin.

Je suis aux Geneva Watch Days, courant de palaces en boutiques pour saluer les personnes avec qui je n’ai jusqu’ici échangé que par téléphone. Dix-sept marques ont fait le pari, que d’aucuns disaient un peu fou, de se réunir contre vents et mesures sanitaires pour présenter leurs nouveautés à un public forcément restreint. Mais qu’importe, ce bol d’air semble ravir toutes les personnes présentes, et les affaires se concluent à l’écart des regards indiscrets. En quelques jours, ces marques démontrent que la branche a tout intérêt à s’unir, et qu’il est possible d’organiser un événement répondant aux besoins de chacun sans débauche budgétaire.

■ 7 septembre

Après les festivités, retour à la réalité. L’horlogerie va mal, et ses statistiques le confirment depuis des mois. Les mouvements de stocks vers la Chine continentale donnent l’illusion d’une forte reprise sur ce marché, mais il ne s’agit en grande partie que d’un report de la consommation touristique vers les achats domestiques.

Signe que les temps sont durs, les marques sœurs Ulysse Nardin et Girard-Perregaux (Kering) annoncent se séparer de près d’une centaine d’employés, rappelant que dans des Montagnes neuchâteloises atteintes de sinistrose, des dizaines de sous-traitants étouffent. J’ai mal à mon coin de pays, et me demande, comme d’autres, pourquoi grands groupes et grandes marques, à quelques exceptions près, n’en font pas plus pour aider ceux sans qui ils ne seraient rien.

■ 26 octobre

8h59, le réveil sonne, avec cinq ans de retard. Pas le mien, mais celui d’une partie des 55 patrons horlogers sondés par Deloitte. Trente-quatre admettent que l’industrie helvétique a raté le virage de la montre connectée. Ils sont un tiers à la considérer comme une menace, contre 14% trois ans plus tôt. Je repense à la réponse reçue à chaque fois que je me suis intéressé à ce sujet: «Ceux qui achètent ces objets auront ensuite envie de se mettre une belle montre suisse au poignet.» Je me plonge dans les chiffres, le constat est saisissant.

Entre janvier et septembre, les volumes des exportations horlogères suisses ont chuté de 40% tandis que les ventes de montres connectées ont progressé de 20%. Depuis l’arrivée de l’Apple Watch en 2015, les volumes de l’entrée de gamme helvétique ne cessent de s’effondrer.

Entre immobilisme et innovation, je constate que de nombreuses marques font le choix de la fuite en avant, ou plutôt vers le haut… de gamme, au risque de tuer leur base industrielle. Et le doute s’installe. Combien parmi les acheteurs prêts à débourser quelques centaines de francs pour une montre connectée en mettront un jour des milliers dans une «belle montre»? Probablement pas autant que ce que l’on cherche à me faire croire.

■ 12 novembre

C’est marrant et un peu triste, ces ballons rouges qui garnissent les sièges vides du Théâtre du Léman. La deuxième vague du covid a fini par arriver, contraignant les organisateurs du Grand Prix d’horlogerie de Genève à se rediriger en ligne. Assis sur mon canapé, je ris bêtement aux blagues d’Edouard Baer, animateur d’un soir, et cherche les visages connus parmi la cinquantaine de représentants du monde horloger présents. Mine de rien, je commence à en connaître pas mal. C’est rassurant.

Parmi les remerciements convenus des lauréats, je retiens la conclusion d’Edouard Meylan, directeur de H. Moser & Cie, venu chercher deux prix depuis Schaffhouse: «Vive l’horlogerie indépendante!» Un cri du cœur qui me renvoie à une précédente rencontre avec cinq jeunes patrons horlogers qui tentent chacun à leur manière de donner un nouveau souffle aux montres suisses. A travers eux se dessine l’avenir de la branche.

■ 17 décembre

Le point final approche. Depuis quelques jours, je travaille sur un article un peu étrange, consistant à expliquer comment j’ai découvert l’horlogerie, et un nouvel emploi, au pire des moments. Je me demandais il y a dix mois dans quoi je m’étais lancé. Je peine à trouver une réponse simple, tant la réalité diffère de celle que j’avais imaginée.

J’ai mis les pieds dans un univers passionnant, mais difficile à apprivoiser depuis chez soi. J’ai passé quelques nuits blanches à me demander ce que je faisais là, cherchant à me convaincre de ne pas renoncer. Mais derrière le luxe, l’argent, les chiffres, les guerres stratégiques, le culte du secret, j’ai découvert que plus qu’une industrie, l’horlogerie est avant tout une aventure humaine, à laquelle participent chaque jour des dizaines de milliers de personnes. J’ai vu la passion de ceux qui se battent pour la faire vivre quand d’aucuns la disent condamnée. J’ai entraperçu les centaines d’histoires qu’elle a à raconter. Et j’ai décidé de m’accrocher, dans l’espoir de la rencontrer enfin.