Entre rumeurs et contradictions, l'affaire Yukos continue d'alimenter la chronique politico-économique à Moscou. Alors que l'ancien numéro un du pétrole russe, objet de poursuites fiscales depuis plus d'un an et demi, a confirmé hier être contraint de réduire de moitié les effectifs dans ses trois quartiers généraux moscovites, Mikhaïl Khodorkovski, fondateur et principal propriétaire du groupe, aurait cédé toutes ses parts.

Poursuivi lui aussi pour fraudes fiscales massives, le célèbre oligarque emprisonné depuis plus d'un an s'est «séparé de ses affaires», a annoncé le journal économique russe Vedomosti, généralement une source sérieuse d'informations. Mikhaïl Khodorkovski aurait donné ses actions détenues dans la holding Menatep, la banque qu'il avait créée et qui contrôlait jusque-là Yukos. Un don fait au profit de son ami et vieil associé, Léonid Nevzline, qui face aux menaces de poursuites fiscales a depuis longtemps pris la fuite et vit désormais réfugié en Israël.

La plus grande confusion règne en fait sur la réorganisation de Yukos depuis que le mois dernier sa principale filiale est passée dans les mains de l'Etat. A l'issue d'une parodie de vente aux enchères, Yuganskneftegaz, qui produisait quelque 60% du pétrole de Yukos (l'équivalent à elle seule de la production de l'Etat du Texas), appartient désormais à Rosneft, la plus grande société pétrolière publique qui doit fusionner avec le géant Gazprom mais pourrait aussi, selon les diverses rumeurs sur les jeux diplomatiques du Kremlin, vendre une partie de la filiale à des groupes indiens ou chinois.

Officiellement justifiée par les besoins d'éponger la dette fiscale de Yukos, la vente de sa filiale a bel et bien pris les allures d'une renationalisation déguisée. Avec une double ambition pour le président Vladimir Poutine, largement soupçonné d'être derrière ces manœuvres: punir Mikhaïl Khodorkovski, considéré comme un possible opposant politique, mais surtout construire un nouveau grand pôle public de l'énergie.

C'est précisément ce dernier objectif qu'un des principaux ministres du gouvernement au service du Kremlin vient de sévèrement critiquer. «Je considère la participation directe de l'Etat comme injustifiée aujourd'hui», a déclaré German Gref, ministre du Commerce et de l'Industrie, dans une interview à l'autre journal économique russe, Kommersant. «Je pense que Rosneft et Yuganskneftegaz, s'ils devaient devenir une entreprise publique, doivent être privatisés», a-t-il ajouté, en totale contradiction donc avec ce qui semble être la ligne officielle du Kremlin. Avant de porter un jugement très franc sur l'incompétence des structures publiques: «Aujourd'hui notre gouvernement est inefficace et les entreprises d'Etat, de ce fait, sont dans leur plus grande partie inefficaces également.»

Considéré comme l'une des rares voix réellement libérales au sein d'une équipe dominée par les bureaucrates et les membres des structures de pouvoir, German Gref a ainsi fait écho aux propos plus forts encore tenus fin décembre par Andrei Illarionov, jusque-là principal conseiller économique du Kremlin. Celui-ci n'avait pas hésité à qualifier le rachat de la filiale de Yukos par Rosneft d'«escroquerie de l'année», contredisant donc Vladimir Poutine qui avait publiquement qualifié la vente aux enchères de parfaitement légale.

Andrei Illarionov a depuis perdu l'essentiel de ses fonctions. C'est sans doute pour cela que German Gref s'est montré plus prudent, rappelant comme le président que le secteur pétrolier n'avait pas été privatisé «de la meilleure façon possible» dans les années 90 lorsque des banquiers tels que Khodorkovski avaient pu s'emparer des joyaux énergétiques du pays pour une bouchée de pain. «Mais nous avons maintenant assez de moyens pour réguler le secteur pétrolier et la possibilité d'exiger des impôts.» Des propos qui condamnent donc indirectement les longues poursuites politico-judiciaires contre Yukos.

Pourquoi German Gref et Andrei Illarionov ont-ils ainsi déballé leurs critiques? D'aucuns estiment qu'ils ne représentent qu'eux-mêmes et n'ont guère plus d'influence au Kremlin. D'autres répondent que leurs propos révèlent la lutte en cours entre libéraux et bureaucrates dans les coulisses de la présidence. Pris entre ces deux camps, Vladimir Poutine a même peut-être encouragé son ministre et son conseiller à ainsi s'exprimer. Pour, comme à son habitude, jouer sur différents tableaux et essayer de séduire tout le monde…