Le «Fliesenleger» polonais, le carreleur, c'était la version allemande de la peur du plombier polonais en France. Et de fait, depuis l'ouverture du marché du travail allemand aux Européens de l'Est, couvreurs, maçons, ferblantiers, entreprises de nettoyage ou ouvriers d'abattoirs continuent de passer la frontière par milliers chaque matin pour décrocher chez le voisin de nouveaux chantiers ou un travail à la tâche.

Retour de manivelle: en plein boom de la construction, soutenue par les fonds européens et la perspective du Championnat d'Europe de football en 2012, la Pologne manque d'artisans et surtout de main-d'œuvre hautement qualifiée. Désormais débarquent, outre-Oder, menuisiers, maçons ou peintres venus de Berlin ou même de Bavière. C'est la revanche du petit patron allemand.

Peu de concurrence

C'est le chemin qu'a entrepris pendant deux ans Michael Hecker, depuis son petit village de Bavière de Malgersdorf jusqu'à la ville polonaise de Breslau. A la tête d'une menuiserie de trois personnes, Michael Hecker avait décroché un contrat énorme, pour lui, dans la construction d'un centre thermal et de relaxation: 1,5 million d'euros pour 2500 mètres carrés de façades bois et vitres, puis toute la partie très technique de l'aménagement intérieur. Son entreprise était meilleur marché, malgré la différence de salaires. Il est vrai que seul le patron faisait le déplacement. Ses ouvriers allemands préparaient le travail sur place à Malgersdorf et lui dirigeait à Breslau une équipe d'une demi-douzaine de menuisiers polonais.

Mais, surtout, Michael Hecker n'avait que très peu de concurrence en Pologne, tout simplement parce que le pays manque cruellement de plus de 200000 spécialistes dans le secteur de la construction. Les meilleurs artisans sont partis sur les chantiers à Londres ou en Irlande. Et en Pologne les salaires ont aussi augmenté. De Riga, où il a décroché un nouveau contrat, Michael Hecker s'amuse encore de l'aventure: «L'Europe de l'Est est une chance gigantesque pour les entreprises allemandes. C'est étonnant de voir comment, avec un peu d'esprit d'initiative, nous pouvons être aussi concurrentiels que les artisans locaux.»

La menuiserie Michael Hecker n'était d'ailleurs pas la seule PME allemande sur le chantier du centre thermal de Breslau: une entreprise de peinture de Chemnitz, en Saxe, avait aussi obtenu un mandat.

Bien sûr, les PME allemandes en République tchèque, en Slovaquie ou en Pologne sont encore l'exception, à peine 3,5% du chiffre d'affaires du secteur, mais la tendance se renforce, constate Wolfgang Ring, de la Chambre d'artisanat de Berlin. «Nous n'avons pas de chiffres, car les entreprises ne s'annoncent pas quand elles ont un chantier de l'autre côté de la frontière. Mais il y en a au moins plusieurs dizaines qui font le déplacement depuis Berlin. Nous savons que, pour les travaux complexes, notamment en matière d'isolation des bâtiments, de ventilation, pour lesquels ni la Pologne ni la République tchèque ne disposent du know-how et du personnel qualifié, les entreprises allemandes sont très recherchées. Et, comme la course aux économies d'énergie est vitale désormais, le maître d'œuvre ne recherche pas le meilleur marché à tout prix.»