Pauline Saugier et Salem Kalem ont inauguré jeudi soir leur cabinet dentaire flambant neuf à Morges. La jeune Franc-Comtoise a profité des Bilatérales pour faire valider son diplôme français. A Lausanne, Aurélie Coulaud fait ses premiers pas à la Clinique dentaire de Chauderon. Son diplôme d'orthodondiste obtenu à Montpellier est sur le point d'être reconnu par l'Office fédéral de la santé publique à Berne (OFSP).

Ils font partie des 766 dentistes qui ont bénéficié d'une reconnaissance de leur diplôme depuis l'entrée en vigueur des Bilatérales en juin 2002. A la mi-janvier, l'association des dentistes suisses (SSO) articule le chiffre de 917. A l'instar de 94 autres Européens, Aurélie Coulaud a également pu faire valoir sa spécialisation en orthodontie, la correction de la position des dents et des mâchoires.

Ces chiffres, en constante augmentation, sont considérables en comparaison des effectifs de ces professions. La Suisse comptait 3501 dentistes en 2002, selon l'Office fédéral de la statistique (OFS). Le nombre d'orthodontistes dans l'ensemble du pays est de l'ordre de 170, d'après la Société suisse d'orthopédie dento-faciale. Les médecins, toutes spécialités confondues, sont sensiblement moins concernés (voir infographie ci-dessus).

«Un travail de meilleure qualité»

L'arrivée massive de professionnels en provenance de l'Union européenne serait d'autant plus sensible que le marché des soins dentaires, amélioration de l'hygiène buccale aidant, devrait entrer dans une phase de décroissance. La SSO table sur un recul de 20% du nombre de médecins-dentistes propriétaires de leur cabinet au cours des dix prochaines années.

Pour le moment, les cantons romands ont échappé à un afflux massif de dentistes européens. Dans le canton de Vaud, moins de dix Français ont ouvert leur cabinet depuis 2002. «L'effet des Bilatérales est moins important qu'attendu», témoigne Jean-Robert Gaulaz, responsable de la police sanitaire à Lausanne. Les zones proches des frontières sont les moins concernées.

Pour les dentistes français, la Suisse ne fait pas forcément figure d'eldorado. «Un dentiste suisse ne gagne pas forcément plus qu'un français», déclare Pauline Saugier. Si elle est venue habiter en Suisse, c'est pour suivre son mari enseignant à l'EPFL. Elle apprécie son nouvel environnement professionnel: «En France, le système de remboursement de la Sécurité sociale nous pousse à faire du chiffre d'affaires. Ici, la pression est moins forte. On peut faire un travail de meilleure qualité.» La valeur de son point, qui mesure les tarifs, est de 3,30. C'est plus que le niveau de remboursement des assurances sociales (3,10), mais moins que la moyenne de la région (3,50). «Je ne casse pas les prix», affirme la jeune dentiste.

Le cas d'Aurélie Coulaud est encore plus parlant. Elle a suivi son compagnon Antoine Calvy. Français né à Lausanne, il voulait retourner dans la région. Dentiste lui aussi, il est devenu frontalier à l'envers après avoir créé un cabinet à Divonne-les-Bains, en France!

Les Allemands affluent à Zurich

De l'autre côté de la Sarine, la pression exercée par les nouveaux arrivants est plus perceptible. «Les dentistes de l'Union européenne qui arrivent dans les régions rurales pour occuper les créneaux laissés libres génèrent une concurrence plus importante sur les prix», écrit UBS dans sa dernière étude consacrée à l'économie suisse. Du côté des orthodontistes, on commence à donner d'alarme. «Plusieurs de mes collègues à Zurich ont vu leurs salles d'attente se vider», déclare Christoph Büchler, vice-président de la Société suisse d'orthopédie dento-faciale à Prilly (VD).

«Les Allemands viennent autant pour les attraits de la Suisse que pour fuir leur pays, où leur profession ne rapporte plus autant», témoigne Walter Dietrich, chef adjoint au Centre de la santé publique à Zurich. Ce canton a recensé 34 ouvertures de cabinets dentaires par des ressortissants allemands récemment immigrés. Ce chiffre ne prend pas en compte les assistants déjà salariés en Suisse qui ont pu se mettre à leur compte après avoir fait valoir l'équivalence de leur diplôme. «Trente-quatre cabinets sur un total de 780 dans le canton, ce n'est pas négligeable», note Walter Dietrich. Beaucoup d'autres Allemands qui ont fait reconnaître leurs compétences sont vraisemblablement à l'affût d'une occasion pour déménager en Suisse. Mais, contrairement à ce que UBS laisse entendre, la très vaste majorité des dentistes allemands s'installent en zone urbaine.

Dans un article paru l'année dernière (17.03.2004), le Tages-Anzeiger remarquait lui aussi que les salles d'attente à Zurich n'étaient plus aussi remplies. Mais le journal alémanique notait aussi que les prix tenaient bon. La valeur du point est en moyenne de 4 en ville de Zurich. «La concurrence finira par se faire sentir», estime Reinhard Kriebel, dentiste à Rheineck (SG). Il a pris les devants en abaissant la valeur de son point à 2,5 pendant une année. A sa connaissance, il est le dentiste le moins cher de Suisse.