Plus difficile à mesurer que la charge physique, le poids mental d'un travail pèse tout autant sur les salariés. Sentiment de responsabilité, urgence, bruit, interruption, attention soutenue, moyens insuffisants ou encore relations tendues: beaucoup de ces facteurs qui caractérisent le poids mental et psychologique d'un emploi ont augmenté entre 1991 et 1998, selon une étude commandée par le Ministère français de l'emploi et de la solidarité qui vient d'être rendue publique. Parmi les différents indicateurs évoqués, la crainte d'une sanction en cas d'erreur est celle qui a le plus fortement progressé en l'espace de sept ans, révèle l'enquête. En 1998, les salariés étaient en effet 60% à déclarer qu'une erreur de leur part les exposerait à un risque de sanction, sur leur emploi ou leur rémunération, contre 46% en 1991. Toutes les catégories sociales sont concernées, avec pour arrière-plan la peur du chômage. Dans la perception de leur responsabilité au travail qu'ont les salariés, deux sur trois déclarent aussi qu'une erreur de leur part aurait des conséquences graves pour la qualité du produit ou du service, et un sur deux cite l'impact qu'aurait une erreur de sa part sur les finances de l'entreprise. Un salarié sur quatre dit en outre manquer de temps, et plus d'un tiers déclarent recevoir des ordres et des indications contradictoires. Sur le plan relationnel, les tensions avec la hiérarchie et les collègues sont d'autant plus fréquentes que les salariés exercent des fonctions d'encadrement, que leur rythme de travail dépend de leurs collègues ou de la hiérarchie, et qu'ils disposent de peu de marges de manœuvre. Trente pour cent disent vivre des tensions avec leur hiérarchie et 21% avec leurs collègues. Les tensions avec le public sont également jugées en hausse: 30% des salariés se disent concernés contre 22% en 1991. Il s'agit surtout des enseignants, plus fréquemment qu'avant, en contact avec des jeunes en difficulté. Que valent ces résultats, quelles en sont les limites? «Le problème de ces approches psychologiques est qu'elles se font à travers des questionnaires. Or les enquêteurs, aussi sérieux soient-ils, influencent les réponses à travers leurs questions», commente le professeur Michel Guillemin, directeur de l'Institut universitaire romand de santé au travail (IURST). Mais l'étude a le mérite d'exister sur un terrain pour l'heure quasi désertique. C'est le cas surtout de la Suisse, où quelques précurseurs tentent de faire passer la santé au travail au rang des cibles prioritaires pour lutter contre les coûts cachés de santé publique. Pionnier au sein de l'administration pour les questions d'hygiène et de santé au travail, le Dr Alain Kiener, de son bureau de l'ex-Office fédéral du développement économique (le désormais nommé SECO, Secrétariat d'Etat à l'économie) (lire également nos éditions du 2 juillet), prépare justement une étude sur le stress professionnel. Mais à quel prix. «Les budgets alloués sont de plus en plus serrés, voire inexistants», déplore Rudolf Knutti qui dirige la section zurichoise d'hygiène au travail rattachée au SECO et collabore à l'étude. Absence de données, manque de motivation politique: la médecine du travail reste un parent pauvre, reconnaît le Dr Kiener. On compte d'ailleurs les médecins du travail sur les doigts d'une main en Suisse. Tenace, il multiplie les occasions pour que la Suisse rattrape son retard et compte bientôt rallier un réseau européen de collecte de données. Le professeur Guillemin déplore aussi le manque de cohérence nationale en matière de santé au travail, en vertu de la souveraineté des cantons. Dirigeant le plus grand institut de ce type en Suisse – qui n'en compte que deux – subventionné à 80% par le canton de Vaud, il rêve d'un institut du travail à l'échelon national. «En Suisse, ces questions sont encore, comme la poussière, enfouies sous le tapis.» En mai dernier pourtant, la présidente de la Confédération, Ruth Dreifuss, posait avec les cantons les premiers jalons d'une politique suisse de santé réformée qui devrait voir le jour en mai 2000. Avec, à la clef, un Observatoire national de la santé qui aura pour tâche de rassembler et coordonner les informations disponibles en Suisse sur l'état de santé des concitoyens. Mais de médecine du travail il ne semble guère être question, regrette le professeur Guillemin. Lequel fonde davantage d'espoirs sur la mise au concours de grands pôles de recherches lancée au début de cette année par la Confédération et pour lesquels celle-ci devrait libérer «d'énormes budgets». L'occasion rêvée de défendre un projet de santé au travail. Pour cela, l'Institut romand propose de développer un réseau de compétences à travers le pays qui permettrait de mettre sur pied une réelle politique de prévention contre les maladies et accidents professionnels. Dans sa déclaration d'intention, le professeur Guillemin articule sa démarche sur quatre grands axes: intégrer la santé au travail à une politique plus globale de santé publique; la protection de l'environnement professionnel; la gestion de la santé au sein de l'entreprise et, surtout, l'éducation. Pour défendre son projet, il devra encore régater ce mois-ci avec une centaine d'autres, de toutes natures, dont seuls vingt seront retenus.