Emploi

De plus en plus d’hommes optent pour le temps partiel

En Suisse, 17% des salariés masculins ne travaillent pas cinq jours par semaine. A l’instar des femmes, ils demandent plus de temps pour la famille ou le loisir. Les employeurs n’admettent pas facilement cette évolution

La Suisse n’a jamais autant compté de travailleurs à temps partiel dans sa population active. Historiquement plus élevé chez les femmes, le travail à temps partiel gagne également du terrain chez les hommes depuis une vingtaine d’années.

Selon l’Enquête suisse sur la population active (ESPA) publiée par l’Office fédéral de la statistique (OFS) le 18 juillet, 6 femmes sur 10 exercent actuellement une activité professionnelle à temps partiel, contre 5 sur 10 il y a plus de 25 ans. Alors que 9 hommes sur 10 effectuaient un temps plein en 1991, ils ne sont désormais plus que 83% à travailler cinq jours par semaine. Pour Irenka Krone-Germann, directrice de l’association Part-Time Optimisation, il est important d’insister sur l’écart entre les hommes et les femmes: «La progression est légèrement plus forte pour les hommes mais le problème majeur reste la disparité entre les hommes et les femmes. L’écart entre les genres est un des plus élevés du monde.»

En termes d’emploi, la Suisse est un cas unique. A la différence de ses voisins, le pays affiche un taux de chômage d’une rare stabilité. En juin dernier, 133 603 personnes étaient inscrites au chômage, soit 3% de la population active, son niveau le plus bas depuis fin 2012.

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Si la Suisse affiche quasiment le plein-emploi, les statistiques des vingt-cinq dernières années montrent une étonnante évolution de la répartition du travail. Pour Patricia Pequignot, conseillère en personnel chez Manpower à Genève, «l’offre de postes à temps partiel – aussi bien des postes temporaires que fixes – a considérablement augmenté ces cinq dernières années.»

Les travailleurs à temps partiel pourraient bientôt devenir majoritaires. Fin 2016, 36,5% de la population active avait un taux d’activité inférieur à 90%, contre 25,4% en 1991. Le travail à temps partiel représentait en décembre 2016 environ 1,7 million de salariés, en hausse de 57 000 personnes par rapport à l’année d’avant.

Selon l’OFS, les motifs principaux de l’exercice d’un emploi à temps partiel sont les raisons familiales dans une majorité des cas (42,3% des motifs invoqués), le suivi d’une formation (14,2%) ou encore l’absence de travail à temps plein (10,8%). L’exercice d’un autre emploi (6,9%) et les raisons de santé (3,8%) viennent en dernier. «Les femmes choisissent en principe un travail à temps partiel à partir d’un certain âge, typiquement 45 ans. Ce choix est souvent lié à leurs obligations sociales. Elles peuvent aussi décider d’avoir plus de temps pour leurs loisirs et choisissent de garder du temps pour réorienter leur carrière professionnelle ou pour une formation continue, ajoute Patricia Pequignot. Pour les hommes, les motivations ne sont pas très différentes.»

Frein à la carrière

Pour l’employeur, l’augmentation des coûts fixes (plus de places de travail, plus de matériel) et les difficultés d’organisation freinent souvent l’emploi de personnes avec un temps de travail réduit. S’il est de manière sociétale plus accepté chez les femmes – un tiers d’entre elles travaillent entre 50 et 89% –, le temps partiel chez les hommes est encore difficilement intégré par les recruteurs: «Il est plus compliqué de trouver des postes à temps partiel pour les hommes. Pour les employeurs, la motivation d’un homme à travailler à temps partiel est encore difficile à admettre. Dans la tête de certains employeurs, l’homme doit travailler à 100%», précise Patricia Pequignot.

Le travail à temps partiel est un frein considérable à la carrière, tant pour les femmes que pour les hommes

Irenka Krone-Germann, directrice de l’association Part Time Optimisation

Le travail à temps partiel ne permet pas d’accéder facilement à des postes à responsabilité, même si la tendance actuelle va dans le bon sens. «De plus en plus de personnes occupent des postes à responsabilité à temps partiel mais les taux d’occupation restent très élevés, notamment chez les hommes – aux alentours de 80-90%», ajoute Patricia Pequignot.

Selon Irenka Krone-Germann, «le travail à temps partiel est un frein considérable à la carrière, tant pour les femmes que pour les hommes». En ce qui concerne le niveau de formation, il existe aujourd’hui de moins en moins de disparités entre les genres. Mais les individus avec un haut niveau de qualification restent parfois enfermés dans des postes peu valorisants et les portes se ferment lorsqu’ils se tournent de nouveau vers des postes de plein-emploi. Le risque de perte de compétence est souvent élevé pour les personnes qui travaillent à temps partiel.

Tentation du «jobsharing»

Le partage d’emploi, ou jobsharing en anglais, pourrait bien devenir une alternative. Apparu aux Etats-Unis dans les années 80, il désigne la répartition des tâches et activités d’un travail à temps plein entre plusieurs individus, qui en partagent la responsabilité. Pour Irenka Krone-Germann, les modèles de partage d’emploi, jobsharing et topsharing (topsharing représentant un haut niveau de responsabilité) sont particulièrement intéressants pour toute personne intéressée par du temps partiel, qui ne souhaite pas pour autant rester confinée dans des postes de travail peu «stimulants».

Le jobsharing n’est pour l’instant pas défini légalement en Suisse mais pourrait se développer à l’avenir et intégrer l’ensemble des catégories d’actifs dans son champ d’action. Selon un rapport publié en février 2015 conjointement par Irenka Krone-Germann et Anne de Chambrier, les parents pourraient de plus en plus combiner leurs obligations familiales avec un poste à temps de travail réduit. Les seniors pourraient également réduire leur temps de travail, tout en restant dans l’entreprise et en transmettant aux plus jeunes générations leur savoir. La productivité pourrait être augmentée dans les entreprises et le remplacement facilité, permettant un travail en continu.


Le sous-emploi pointé du doigt

L’Office fédéral de la statistique (OFS) distingue dans ses chiffres les personnes se trouvant en situation de sous-emploi. Un individu est considéré comme étant en sous-emploi s’il souhaite travailler davantage et qu’il se rend disponible à court terme pour prendre un travail avec un taux d’occupation plus élevé. Au premier trimestre 2017, 354 000 personnes étaient en situation de sous-emploi en Suisse, soit 7,3% des temps partiel. En 2004, ce taux n’était que de 5,8%. Le sexe féminin est plus touché: le sous-emploi concerne 11% des femmes en situation de travail partiel aujourd’hui.

Parmi les individus en sous-emploi, près de la moitié recherchent un travail à plein-temps, et un quart d’entre eux souhaitent plus de 20 heures de travail supplémentaires par rapport à leur situation actuelle. Statistiquement, une majorité de personnes en temps partiel souhaitent donc travailler plus selon l’OFS.

Par ailleurs, les actifs sont loin d’être épargnés par la pauvreté. En 2015, 145 000 personnes considérées comme pauvres exerçaient une activité rémunérée. Les «working poor» – les personnes ayant un emploi à temps plein ou partiel dont le salaire ne leur permet néanmoins pas d’être au-dessus du seuil de pauvreté défini par l’OFS – gonflent de plus en plus les chiffres de la pauvreté. En 2015, plus de 570 000 individus étaient en situation de pauvreté en termes de revenu en Suisse.

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