Anciens concepts emballés dans des habits plus sexy, toutes les innovations financières ne sont pas dignes d'intérêt. Le commun des mortels peine à suivre ces modes linguistiques. Est-ce une raison pour faire appel aux dieux romains? Citigroup, la première banque au monde, est le messager du concept de «plutonomie», lequel se penche sur l'économie et la finance des gens riches. L'institut américain l'emploie depuis quelques mois et il vient d'y consacrer un symposium. Plutonomie? C'est un drôle de choix. Pluton est un dieu qui enrichit certes, mais il est haï et redouté, dieu des enfers et des richesses souterraines. Ce n'est que tardivement que Pluton fut considéré comme bienfaisant et dispensateur de richesses. Quoi qu'il en soit la plutonomie répond à un problème très actuel des marchés financiers, celui du sort du consommateur américain, lequel représente près d'un quart de l'économie mondiale. Il souffre tant de la baisse des prix immobiliers qu'il pourrait provoquer une récession. Pour les analystes de Citigroup, «il est illusoire de partir à la recherche du consommateur moyen pour anticiper la tendance de la consommation totale. Mieux vaut se pencher sur les plus riches. Ce n'est pas une question de morale, mais de mathématique.» L'écart est si vaste entre les 20% les plus riches qui consomment 60% du total, et les 20% les plus pauvres, avec à peine 3%. Ces consommateurs «plutoniens» risquent-ils de casser la conjoncture? Excluons les milliardaires américains du Top 400 de Forbes, qui réunissent à eux seuls 2,4% de la fortune. Prenons plutôt, dans l'échelle des revenus, les 10% les plus élevés. Leur revenu annuel moyen est de 302000 dollars (406000 francs). Leur fonctionnement se comprend essentiellement à l'aune d'un ratio, celui qui compare leur fortune nette à leur revenu annuel. Ces 10% les plus riches ont augmenté de 50% ce ratio depuis 1989. Dans la plutonomie, la fortune augmente bien plus vite que le salaire. Le multiple est passé de 5,8 à 8,4. En somme, la fortune et ses variations importent bien davantage que le revenu. Ce constat explique bien des déséquilibres censés provoquer une baisse du dollar.

Les plus riches ont profité de 3 grands phénomènes: la hausse des marchés financiers, le capitalisme managérial, qui rémunère les dirigeants selon le bénéfice et l'évolution des actions, et la révolution technologique, qui a engendré une nouvelle génération de gens riches, aujourd'hui estampillés «high net worth individuals» dans la gestion de fortune.

La fortune des 20% les plus riches joue donc un rôle majeur dans leur comportement de consommateur. Or elle est fortement dépendante des actions. Elle se distingue des autres 80% d'Américains pour qui l'immobilier est l'actif-clé. En clair, le devenir de 60% de la consommation américaine est davantage lié au marché des actions qu'à celui de l'immobilier.

Dans la plutonomie, le cours du pétrole importe peu. Le prix de l'essence ne changera nullement les habitudes de ces automobilistes qui n'y consacrent que 5,8% de leurs dépenses, soit un tiers de moins que la moyenne..

Le budget des plus riches permet surtout de mieux comprendre l'énigme du déficit de la balance courante américaine. Celui-ci résulte directement du taux d'épargne négatif des plus fortunés. Ils consomment plus que leur revenu, mais leur fortune le permet puisqu'elle augmente très rapidement. Est-ce que vous vous souciez du taux d'épargne - donc de la partie du revenu qui n'est pas consommée -, si votre fortune a augmenté de 50% en proportion du revenu? Prenons l'exemple d'une personne dont la fortune est 8 fois supérieure au revenu. Si son taux d'épargne est négatif de 5%, en réalité sa fortune ne sera mangée que de 0,4%, en prenant un taux d'imposition de 40%. Cette diminution de 0,4% est largement compensée par la hausse de l'indice des actions, laquelle atteint 12,7% en moyenne depuis 1982. Pour Citigroup, le taux d'épargne négatif des Américains ne revêt donc «aucune importance»!

En plutonomie, la prise de risques dépasse la moyenne. Dans leur portefeuille, les riches accordent une large part aux actions. Ils acceptent le manque de liquidité des hedge funds, du private equity, ou des infrastructures, à condition que le processus soit peu bureaucratique. Car leur temps est hors de prix.

L'expérience leur donne raison. Les rendements dépassent la moyenne. Le comportement de «désépargne» des plus riches n'est donc pas si illogique. Ils s'endettent, à hauteur de 200 milliards de dollars par trimestre (le déficit de la balance courante), pour acheter des actions bon marché et laisser leur portefeuille croître plus vite que le coût de leurs dettes.

L'expansion de la plutonomie devrait se poursuivre, selon Citigroup, qui naturellement n'omet pas de mentionner les risques majeurs. La montée récente du protectionnisme et l'augmentation des inégalités alimentent un risque social et politique. Mais les livres d'histoire nous apprennent que depuis que Pluton a inauguré son règne, aucun sujet n'a tenté une rébellion.