Technologie

Des PME romandes se lancent à l’assaut de l’espace

On compterait plus d’une centaine d’entreprises suisses actives dans le domaine spatial. Elles profitent du regain d’engouement des investisseurs pour le secteur. La Suisse romande a une carte à jouer dans cette industrie de niche

La Suisse a développé un savoir-faire dans le secteur du spatial, avec une accélération du nombre de start-up et de PME actives dans le domaine. Elles seraient déjà plus d’une centaine. «C’est un secteur de niche et d’avenir, où la Suisse doit rester compétitive. On compte aujourd’hui près de 1000 emplois», constate Johann Richard, responsable des programmes pour la technologie, les télécommunications et la navigation à la division des Affaires spatiales à Berne.

Beaucoup d’investisseurs privés s’intéressent au spatial consacré au domaine des télécoms. Certaines initiatives permettent également de soutenir le spatial en Suisse, à l’exemple du Swiss Space Center de l’EPFL ou de l’incubateur de start-up ESA BIC Switzerland, piloté depuis Zurich et inauguré en novembre 2016. «Au niveau mondial, en 2016, les investissements dans le spatial ont été très supérieurs à ceux des quinze années précédentes», note José Achache, directeur d’AP-Swiss, la plateforme ambassadrice de l’Agence spatiale européenne (ESA). Il y a aussi un intérêt énorme lié au traitement des données, à savoir le Big Data. Une multitude de données collectées depuis l’espace n’attendent que de trouver des applications.

Désormais, des investisseurs sans lien avec ce domaine si particulier s’y intéressent. C’est l’effet SpaceX, du milliardaire Elon Musk (cofondateur de Tesla), pionnier de la privatisation du vol spatial. Ou celui de OneWeb, cette start-up qui va envoyer 672 satellites en orbite basse pour offrir un accès à Internet dans les régions qui en sont dépourvues, ce qui concernerait près de 3 milliards de personnes. «Il n’y a pas de meilleur endroit pour observer la Terre que depuis l’espace, rappelle Aude Pugin, directrice d’APCO Technologies, une PME familiale à Aigle. Les données satellitaires servent notamment à la prévision des phénomènes météorologiques. Les sociétés de réassurance utilisent aussi ces données après une catastrophe naturelle pour en évaluer l’impact et pondérer leur risque futur. Notre quotidien est rythmé par les systèmes de navigation par satellite, notamment quand nous utilisons notre smartphone. Le trafic tant routier, aérien que maritime se fait grâce à ces systèmes.»

Nouvelle halle de production pour APCO

Qui sont ces entreprises suisses qui ont réussi à se faire une place dans l’espace? On connaît surtout les poids lourds du secteur, comme les entreprises zurichoises Ruag Space ou Thales Alenia Space Switzerland, spécialisée dans l’ingénierie et la production d’instruments pour satellites scientifiques et de terminaux de communication optiques embarqués pour les applications spatiales.

Mais en Suisse romande, il existe aussi un certain nombre de fleurons. Ruag Aerospace à Nyon, anciennement Mecanex, est leader dans le domaine des collecteurs, à savoir des joints électriques tournants, alors que Spectratime, à Neuchâtel, fabrique, entre autres, des horloges atomiques et des équipements GPS.

A Aigle, la PME familiale APCO Technologies, forte de 250 collaborateurs sur son site vaudois, est spécialisée dans la conception et la fabrication d’équipements dans le domaine spatial et celui de l’énergie. L’entreprise est également basée à Kourou (Guyane française), sur le Port spatial de l’Europe, où elle est chargée notamment des opérations de test des satellites avant leur mise en place sur le lanceur. La PME réalisera également la partie supérieure et les attaches des fusées d’appoint du lanceur européen Ariane 6.

A ce propos: Trois sociétés qui font rayonner le canton de Vaud

«Pour cette nouvelle ligne de production, nous sommes en train de construire une halle supplémentaire à Aigle. Il s’agira d’un endroit entièrement connecté, dans la pure logique de l’industrie 4.0: les éléments de pièces à réaliser contiendront une puce qui enverra directement les informations spécifiques aux différentes machines de production», précise Aude Pugin.

La lausannoise ELSE lève des fonds pour petits satellites

D’autres sociétés plus petites sont également actives en Suisse romande. A l’exemple de la start-up lausannoise ELSE, soutenue par le spationaute Claude Nicollier. Elle cherche à mettre sur orbite des petits satellites de la taille d’une boîte à chaussures qui permettront d’offrir un service de télécommunication pour l’Internet des objets, n’importe où sur la planète, aussi bien sur des bateaux au milieu de l’océan que dans des voitures dans le désert. Il suffira d’un petit boîtier de connexion qui fera le lien avec les satellites d’ELSE.

«Les deux premiers satellites de notre constellation, dénommée Astrocast, seront envoyés en orbite en 2018, explique Fabien Jordan, directeur et cofondateur d’ELSE, qui souhaite déployer 64 petits satellites autour de la Terre. Ils ont un avantage de poids et de coût à la fabrication et au lancement. Au final, pour l’utilisateur, notre système sera jusqu’à vingt fois moins cher que les systèmes existants.»

La start-up a ouvert une filiale aux Etats-Unis et déjà obtenu plus de 3 millions de francs de soutiens publics, principalement à travers l’Agence spatiale européenne, et sécurisé près de 3 millions de francs supplémentaires auprès d’investisseurs privés et institutionnels.

D’autres start-up ont été rachetées, à l’exemple de ViaSat Antenna Systems, anciennement Jast. Cette jeune pousse de l’EPFL, fondée par Stefano Vaccaro et Ferdinando Tiezzi, est devenue une filiale du groupe américain ViaSat en 2007. Celui-ci a lancé le 1er juin son cinquième satellite (ViaSat-2) et ambitionne de fournir de l’Internet au niveau mondial. Grâce aux antennes et aux terminaux qu’elle développe, ViaSat Antenna Systems veut offrir la possibilité de rester connecté en permanence à Internet avec un service à très haut débit, jusqu’à un gigabit par seconde, équivalent à de la fibre optique.

ViaSat Antenna Systems veut doubler ses effectifs

L’entreprise lausannoise de 50 personnes espère doubler ses effectifs d’ici à deux ans. Installée sur le site de l’EPFL, elle y possède notamment des activités de recherche et de développement. «Nous offrons un service complémentaire à la fibre optique, à prix concurrentiel, explique Stefano Vaccaro. Notre entreprise développe à Lausanne des antennes et des terminaux, à savoir des boîtiers électroniques destinés aux avions, aux trains, aux voitures connectées ou aux habitations sans connexion wi-fi.»

L’entreprise peut déjà compter sur presque 700 000 utilisateurs aux Etats-Unis et 150 000 en Europe. Plusieurs contrats ont déjà été signés avec des compagnies aériennes. ViaSat veut pouvoir offrir Internet au niveau mondial d’ici à 2022. A cet égard, l’entreprise a finalisé cette année une joint-venture avec l’opérateur de services de télécommunication Eutelsat qui lui permettra d’offrir un accès Internet au niveau européen.

Des antennes en impression 3D

A quelques kilomètres de ViaSat Antenna Systems se trouve un concurrent direct: Inmarsat. L’objectif pour ce géant de l’industrie est aussi de développer des services de télécommunication à haut débit pour les trajets en vol.

D’autres sociétés, plus discrètes, pourraient devenir des acteurs incontournables. C’est le cas notamment de SWISSto12, une start-up de l’EPFL qui clôture actuellement une levée de fonds. Elle conçoit des composants qui rendent possible la transmission de signaux radiofréquence. Il s’agit essentiellement d’antennes pour des applications de télécommunication par satellite.

L’entreprise fabrique ses pièces non pas par usinage mais par impression 3D. «Nous réduisons ainsi les coûts de fabrication et nous diminuons d’un facteur deux le poids des composants qui partent dans l’espace par rapport aux antennes traditionnelles», explique Emile de Rijk, directeur de l’entreprise. Sachant que le prix du kilo au lancement équivaut à 10 000 francs, SWISSto12 espère s’attaquer à cette industrie très conservatrice où l’usinage des pièces est d’usage depuis plus de cinquante ans.

«Nous espérons avoir une première opportunité de vol dans l’espace en 2019, prévoit Emile de Rijk. Nous avons aussi une place à prendre sur le marché de la téléphonie 5G, où nos antennes pourraient être utilisées pour le maillage du réseau.»

SWISSto12 entretient déjà des contacts avec les fabricants de satellite, des intégrateurs de systèmes et l’Agence spatiale européenne (ESA). «C’est une industrie où une grande part du développement se fait avec le soutien de l’ESA», explique-t-il. La Suisse en est membre fondatrice et verse chaque année environ 140 millions d’euros. Grâce à cette participation, les instituts de recherche et l’industrie spatiale suisses peuvent approfondir leurs compétences scientifiques et technologiques et conserver un accès aux projets et aux marchés internationaux.


Geosatis lève 6 millions

Depuis quatre à cinq ans, de plus en plus de start-up intègrent du spatial à des fins terrestres. «Ces jeunes sociétés attirent les investisseurs car le secteur offre un retour sur investissement plus rapide», note José Achache. Geosatis figure parmi les noms de start-up fréquemment évoqués. Etablie à la fois au Noirmont (JU) et à Lausanne, elle a clôturé le 10 juin une troisième levée de fonds de 6 millions de francs, auprès de différents investisseurs tels Sicpa, Swisscom, Laurent Dassault – fils de Serge Dassault – ou différents fabricants horlogers.

Lire aussi: La société jurassienne Geosatis obtient le soutien du fils de Serge Dassault

L’entreprise, qui travaille avec l’Agence spatiale européenne, développe prioritairement des objets connectés sécurisés, à l’exemple de bracelets de surveillance électronique alliant des références spatiales, comme le GPS, et la radiofréquence. La technologie permet de géolocaliser des prisonniers aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des bâtiments.

«Une très forte demande»

Plusieurs contrats ont été signés avec des gouvernements. «Des alertes immédiates sont déclenchées si le logiciel reconnaît une situation suspecte ou une modification risquée du comportement», explique José Demetrio, le directeur de l’entreprise, qui emploie désormais 40 collaborateurs et qui prévoit d’engager encore 15 personnes d’ici à la fin de l’année. «Après les bracelets électroniques, nous prévoyons de développer d’autres objets connectés sécurisés. Il y a une très forte demande de la part des clients», constate José Demetrio.

Parmi les sociétés hébergées dans le nouvel incubateur ESA BIC Switzerland, piloté depuis Zurich, on trouve également trois start-up romandes qui développent des technologies spatiales. Il s’agit de Ligentec, qui a mis au point un système de peignes de fréquence permettant de multiplier par 200 le volume de données transmises par la fibre optique. Il y a aussi Pristem, qui utilise des technologies spatiales pour développer des appareils médicaux, notamment un appareil de radiologie qui s’adresse aux pays émergents. Quant à Insolight, elle développe une nouvelle génération de cellules solaires à rendement élevé. (G. B.)

Publicité