Si les Noirs sud-africains ont obtenu de haute lutte le pouvoir politique, l'essentiel de l'économie du pays reste propriété de la minorité blanche. Déterminé à corriger les inégalités héritées des décennies d'apartheid, le gouvernement a lancé une politique volontariste appelée le «Black Economic Empowerment». Après le secteur de la distribution du pétrole et les mines, il compte s'attaquer cette année au système financier, banques et assurances. Avant même le début des négociations sur ce sujet, l'association des sociétés de réassurance, dirigée par Alexander Weissleder, directeur de Swiss Re en Afrique du Sud, a lancé une menace très claire: si le gouvernement impose une ouverture du capital à ces compagnies, elles quitteront le pays.

Pour Alexander Weissleder, les compagnies de réassurance présentes en Afrique du Sud (une petite dizaine, suisses, allemandes et américaines) ne peuvent être soumises à une charte générale qui définirait les modalités du «Black Empowerment» dans le secteur financier et doivent avoir un traitement à part. «Nous avons un problème fondamental avec l'idée d'ouvrir notre capital, pour de nombreuses raisons dont le fait que nous sommes intégrés dans des opérations internationales», argumente le président de l'association. «Nous pouvons nous installer ailleurs en Afrique, comme au Kenya, ou quitter simplement le continent», a-t-il prévenu.

Le retrait de ces compagnies aurait des conséquences immédiates sur les sociétés d'assurance, alors contraintes de se réassurer à l'étranger, en particulier en Europe, à des coûts plus élevés. L'Association des assureurs sud-africains a déjà proposé que l'ouverture du capital ne soit pas une obligation mais une des formes parmis d'autres du «Black Empowerment». Les réassureurs pourraient «gagner des points» sur une sorte de «feuille de score», en faisant des efforts dans le recrutement de cadres noirs ou en accordant des facilités aux entreprises «noires».

Il y a deux ans, le secteur de la distribution du pétrole, tenu essentiellement par des multinationales comme Total, Shell ou BP, a négocié une charte avec le gouvernement qui les contraint d'ici à une dizaine d'années à ouvrir leur capital à des actionnaires noirs à hauteur de 26%.

L'an dernier, les négociations pour obtenir une telle concession de la part des industries minières – qui représentent la première richesse de l'Afrique du Sud, soit 48% des recettes d'exportation et 8% du PIB – ont été très difficiles. Le premier projet de loi, qui prévoyait que les entreprises «noires» détiennent au moins 51% des richesses minières d'ici à dix ans, a provoqué l'ire de tous les grands groupes, comme De Beers, Anglogold et AngloAmerican. Leurs protestations publiques ont entraîné une chute brutale des cours et leur a coûté très cher.

Après d'âpres discussions, soucieuses de ne pas passer pour des réfractaires aux changements en faveur des Noirs, les compagnies minières ont accepté de céder 26% de leur capital en dix ans, avec un objectif à moyen terme (cinq ans) de 15%.

A terme, toute l'économie sud-africaine devra passer l'étape du «Black Economic Empowerment». Les sociétés de réassurance ont, face au gouvernement, un argument que le secteur minier ou pétrolier n'avait pas: elles peuvent très facilement délocaliser leurs activités.

La menace est surtout un moyen de faire monter la pression avant le début des négociations. L'un des principaux reproches fait à ce secteur est de ne pas suffisamment soutenir les ménages pauvres, essentiellement dans la communauté noire. «L'une des mesures du «Black Empowerment» pourrait être de contraindre les organismes financiers à prendre plus de risque, à accepter de financer les faibles revenus, jusqu'ici exclus du système bancaire», explique un analyste.

Pour le moment, rien n'indique qu'une ouverture obligatoire et chiffrée du capital sera incluse dans la charte du secteur financier. Le document devrait être discuté dans les mois à venir, le gouvernement souhaitant promulguer la nouvelle charte avant la fin de l'année.