Jusqu’à quand? Et avec quelles conséquences? Dans son rapport annuel, publié dimanche, la Banque des règlements internationaux (BRI) adresse un nouvel et sérieux avertissement: «Il y a des limites aux pouvoirs des banques centrales», dixit Stephen Cecchetti, responsable du département économique et monétaire au sein de l’instance de supervision des banques centrales.

Depuis 2008, les politiques monétaires accommodantes tiennent la finance et l’économie mondiale à bout de bras. Elles n’ont pas eu le choix, reconnaît la BRI, «puisque les gouvernements n’ont pas apporté de remède rapide et global». Mais «il faudra tôt ou tard réduire la pression sur elles», a insisté Stephen Cecchetti, lors d’une conférence téléphonique organisée depuis le siège de Bâle.

Dans un environnement de taux bas qui perdure déjà depuis 2009, les assouplissements monétaires «spéciaux» se poursuivent. Mardi, la Fed a décidé de prolonger son «operation twist» de six mois. En Europe, après la réactivation des achats d’obligations d’Etat et les deux opérations de refinancement bancaire (LTRO), une nouvelle baisse des taux en juillet devient un scénario probable. Pendant ce temps, la Bank of England et la Bank of Japan ont élargi leur programme de rachat d’actifs, et la Banque nationale suisse continue d’émettre du franc pour tenter de faire baisser sa valeur.

Partout, la «décision de prolonger la détente monétaire doit être soigneusement soupesée. Car les distorsions que cela provoque risquent de déstabiliser le système», prévient la banque centrale des banques centrales. «Il est évident qu’elles doivent songer à une stratégie de sortie», ajoute Stephen Cecchetti.

Les graines d’une autre crise

Le rapport décrit ainsi les distorsions qu’un monde inondé de liquidités risque de provoquer: «L’assainissement des bilans et le retour à une reprise autonome sont retardés […] car des conditions inhabituellement accommodantes masquent des problèmes sous-jacents et incitent moins à s’y attaquer de front.» Un constat qui vaut tant pour les Etats surendettés que pour les banques dont le bilan est garni d’actifs douteux ou dépréciés, lesdits «prêts improductifs».

Puis, il y a les effets plus indirects, qui font que, selon la BRI, l’assouplissement monétaire revêt désormais une envergure mondiale: les taux bas dans les pays développés dirigent les capitaux et les crédits vers les pays émergents, où les taux d’intérêt sont plus intéressants. Leur monnaie s’apprécie.

Du coup, leurs banques centrales respectives, refusant d’alimenter cette spirale, se montrent réticentes à relever les taux de référence pour juguler une surchauffe. La Banque centrale du Brésil a même réduit son taux de 400 points de base depuis août 2011. Son homologue indienne, de 50 points de base en avril et la Banque de Chine de 25 points, début juin. Toutes deux ont même relevé les exigences de réserves obligatoires des banques de leur pays. Ainsi, la BRI suppose «que la politique monétaire des pays émergents est trop souple». Cela alimente le crédit et le prix des actifs, jusqu’à créer les mêmes déséquilibres que ceux d’avant-crise financière dans les pays développés. Et une correction brutale de ces exagérations produirait des effets comparables à 2008, souligne le rapport, étant donné le poids croissant des émergents dans l’économie mondiale et dans les portefeuilles d’investissement.

Mais les responsables de la BRI craignent aussi pour les banques centrales elles-mêmes. Aujour­d’hui, «au vu des anticipations d’inflation, leur crédibilité est intacte, estiment-ils. Mais elle n’est pas acquise pour autant.» Si la situation actuelle perdure, les banques centrales pourraient être invitées à en faire encore davantage. A partir de là, la BRI imagine déjà le creusement d’un fossé entre les attentes placées en elles et leurs réelles capacités d’action.

Autonomie en danger

Et l’institution va encore plus loin. Selon elle, la nature de leurs outils a «brouillé la frontière entre politique monétaire et budgétaire». Et même si des pertes n’entravent pas leurs capacités opérationnelles, elles peuvent toutefois porter atteinte à leur autonomie. Surtout si elles ne peuvent plus poursuivre leurs objectifs sans recourir aux ressources financières de l’Etat.

Se trouve-t-on loin de ce scénario? Impossible à dire, répond Stephen Cecchetti, mais «les banques centrales sont déjà allées bien plus loin que ce qui était imaginable il y a cinq ans…».