Imaginez un instant une économie ayant enregistré près de 3% de croissance réelle par an depuis 2009 et dont l’inflation, qui se languissait autour de 0 depuis toutes ces années, a atteint 1,7% en mai, soit un niveau proche de l’objectif de la banque centrale (2%). Dans le même temps, le taux de chômage a baissé d’un pic à 9,3% au début 2010 à 6,7% au dernier relevé, à comparer avec une moyenne de 7,2% et un minimum de 5,6% au cours des vingt dernières années. En connaissant ces paramètres, quelle devrait être, selon vous, le biais adopté dorénavant par la banque centrale?

Vous vous attendriez certainement à une forme de resserrement ou au moins à un discours moins accommodant n’est-ce pas? Tout faux! Elle a décidé non seulement de maintenir son taux directeur à -0,5%, mais également d’augmenter son programme d’achat d’actifs financiers (QE)! Cet exemple anecdotique et malheureusement véridique de la Suède résume à lui seul le degré sans précédent d’assouplissement des conditions financières par les principales banques centrales à ce stade du cycle économique.

En effet, l’environnement n’a jamais été aussi favorable depuis la crise: croissance positive et décente dans l’ensemble des grandes régions (même au-dessus du potentiel en Europe et au Japon), alors que la menace déflationniste est clairement écartée pour l’instant dans les économies développées et en Chine. Tandis que l’excès d’inflation dont souffraient les autres grands pays émergents (Russie, Turquie, Brésil, Mexique ou Inde) s’est dégonflé et a permis, ou va permettre, à ces banques centrales respectives d’adopter aussi une politique monétaire moins restrictive à l’avenir.

Dans ce contexte, il ne faut dès lors pas s’étonner du manque de volatilité, de la complaisance des marchés ou des valorisations élevées des actifs, aussi bien financiers que réels, à travers le monde. Ce ne sont que les conséquences d’une surdose de liquidités par rapport à la situation économique qui prévaut aujourd’hui. Cette dernière pourrait s’apparenter à la période 2005-2006 à la différence notable, justement, qu’à l’époque les banques centrales disposaient au moins d’une bonne excuse pour resserrer leur robinet monétaire: la hausse des prix des matières premières et notamment de l’énergie.

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En conséquence, les risques pour les marchés ces prochains mois sont soit un fléchissement brutal de l’activité économique (et donc ensuite de l’inflation) ou alors… une tentative maladroite de normalisation des politiques monétaires par des banques centrales qui réalisent enfin que les effets secondaires de cet excès de liquidités (mauvaise allocation du capital, bulle sur les marchés, inégalités sociales et j’en passe) dépassent largement le bénéfice espéré (un retour de l’inflation vers leur objectif). D’autant que ce dernier s’apparente de plus en plus à un vœu pieux ou à une chimère dans une économie sclérosée par le vieillissement démographique et le surendettement, et dont les prix s’érodent sous l’effet conjugué de la globalisation et de l’innovation. Mais comme diraient les Shadoks: «en essayant continuellement on finit par réussir. Donc: plus ça rate, plus on a de chance que ça marche.»

Le scénario d’une récession dans un avenir proche semble dès lors improbable… tant qu’ils pompent. Mais la crainte d’un éventuel resserrement des conditions financières est devenue maintenant la principale préoccupation des marchés. Bref, en d’autres termes, les banquiers centraux seront blâmés s’ils maintiennent les taux trop bas et on leur jettera la pierre s’ils changent précipitamment de cap. Une situation à la fois cocasse et inextricable, digne à nouveau des Shadoks de Jacques Rouxel, où «il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas».