Analyse

Portrait de la banquière à l’origine de la crise financière

Nous pensions connaître les principaux acteurs de la crise, mais nous ignorions tout de Blythe Masters. Un livre* nous la présente comme «la banquière à l’origine de la crise»

Nous pensions connaître les principaux acteurs de la crise, mais nous ignorions tout de Blythe Masters. Un livre* nous la présente comme «la banquière à l’origine de la crise». Son auteur, le journaliste français Pierre Jovanovic, qui a lancé la maison d’édition Le jardin des Livres, va bien plus loin. «Depuis la fameuse Eve du jardin d’Eden mythique, jamais aucune femme n’a eu une telle influence sur la destinée des hommes», écrit-il. Et d’ajouter: «Elle est au capitalisme libéral ce que Karl Marx a été au collectivisme dictatorial.» Elle nous avait pourtant complètement échappé. Comblons donc cette lacune, précipitons-nous sur ce portrait de la «Catherine de Médicis des subprime» et découvrons «ce qu’elle va faire» aujourd’hui dans les matières premières.

Empressons-nous de dire que la déception du lecteur est totale. Le journaliste promet le décryptage d’un phénomène à travers un travail pédagogique sur la finance, mais nous livre une série d’approximations sur la finance, et en l’occurrence les dérivés de crédit, et une énième théorie du complot des banquiers. Symptomatique du climat actuel, l’auteur suppose une mainmise de l’équipe de Blythe Masters sur les matières premières agricoles avec le soutien des décideurs politiques qui ont refusé de laisser certaines banques sombrer dans la crise.

Le climat de haine à l’égard des banques et l’abondance de références religieuses et littéraires n’aident en rien à cerner la personnalité de l’experte de JP Morgan. Pourtant, la présentation de certains événements de la crise nous paraît originale, comme la manière dont Larry Summers et Alan Greenspan auraient bloqué des tentatives de contrôle des dérivés de crédit par Brooksley Born, directrice des autorités de surveillance de la CFTC. Ou l’achat par la BERD d’un dérivé de crédit sur Exxon.

Ce livre aurait pu être intéressant. Il n’est que révélateur du climat socialiste au sein des médias et de la politique. Le thème choisi, qui consiste à présenter la femme qui, selon un article du Guardian, a inventé les «armes de destruction massive», n’est pas inintéressant. Mais les dérapages sont trop nombreux. Blackrock n’est pas un «mystérieux et très puissant fonds d’investissement», mais le plus grand gérant d’actifs au monde. Le shadow banking n’est pas une «activité bancaire de l’ombre, celle qu’on ne voit pas parce que signée en privé (OTC)», mais une activité non bancaire (hedge funds par exemple).

Un chapitre est par ailleurs consacré aux photos de Blythe Masters. Toute de rouge vêtue pour le Financial Times, s’étonne l’auteur: «Elle est une femme sanguinaire parce qu’elle aime avoir du rouge partout, de la tête jusqu’à la pointe des pieds, comme si elle avait été éclaboussée par le sang de toutes ses victimes.» Un psychiatre est appelé à la rescousse pour justifier cette qualification. Un autre médecin ajoute que le choix de cette couleur exprime un besoin de contact charnel, un «manque d’amour». C’est naturellement le rouge du diable. Pierre Jovanovic multiplie les références religieuses: «L’Ancien Testament commence donc avec la Bankers Trust et le Nouveau se termine par l’Apocalypse selon Blythe Masters.» Il s’agirait en effet de «vendre son âme au diable pour un Soul default swap». Boulgakov, Goethe et Balzac sont appelés à la rescousse. Car, pour lui, Honoré de Balzac est le premier à avoir imaginé un vrai «credit default swap» (CDS), le dérivé de crédit permettant de s’assurer contre le défaut de remboursement.

En réalité, Blythe Masters, que l’auteur définit comme une «beauté étrange, glacée, androgyne et protéiforme», appartenait au cœur des recherches et de l’invention des CDS modernes, lors d’un célèbre séminaire tenu en 1994 et relaté dans un best-seller de Gillian Tett, du Financial Times (L’Or des fous).

Elle est aussi l’auteur du JP Morgan Guide to Credit Derivatives, un ouvrage «avec sa mystérieuse couverture noire», ajoute inutilement l’auteur.

Lorsque Blythe Masters déclare ne pas être responsable de la crise financière, Pierre Jovanovic recentre son discours. «Techniquement, elle a raison», ajoute-t-il. L’auteur cite en effet Andrew Donaldson, le chef du risque de la BERD: «Vous savez, ce n’est pas Blythe Masters, ni les credit defaults swaps qui ont créé cette crise. Ce qui l’a causée, c’est surtout la dette accumulée par les divers pays au cours de ces quinze dernières années. Les politiques monétaires y sont pour beaucoup.» Malheureusement, l’auteur préfère ironiser sur le choix des formules mathématiques que d’analyser froidement les problèmes. Plutôt que d’introduire David Xiang Li comme l’inventeur des dérivés de corrélation en 2000, il se déchaîne contre le choix du nom: a copula function approach. Il évoque aussi la rencontre de Blythe Masters avec le chef d’AIG FP, Joseph Cassano. Davantage qu’un rendez-vous, puisque Jovanovic écrit qu’elle «a eu le même retentissement international qu’entre Hitler et Staline». Faut-il rire de telles images?

Ce portrait de Blythe Masters en «personnalité quasi surnaturelle» et «prince des ténèbres» exprime malheureusement un sentiment très répandu aujourd’hui. Par exemple auprès des journalistes et de certains lobbyistes cherchant maintenant à interdire diverses activités de la finance, à commencer par le financement des matières premières. Les banques sont ici accusées de «spéculer sur le dos des plus pauvres». Le prochain danger vient de là, oubliant qu’à Genève par exemple les 8000 employés du secteur financent le commerce international, les échanges entre les pays, et non l’exploitation des pays pauvres.

Malheureusement, on préfère les soupçons aux faits. Pierre Jovanovic explique que «les banques sont aux commandes», en argumentant sur la nomination d’anciens collègues de Blythe Masters, comme William Daley, en tant que chef d’état-major à la Maison-Blanche. L’auteur ne manque d’ailleurs pas de lier les décisions des banques à celles de la CIA. Ce serait, à son avis, l’agence de renseignement qui a arrangé le rachat de Bankers Trust pour 9 milliards par Deutsche Bank. Désespérant.

* «Blythe Masters. La banquière de la JP Morgan à l’origine de la crise mondiale», Pierre Jovanovic, Le Jardin des Livres, 272 pages, 2012.

Elle est au capitalisme libéral ce que Karl Marx a été au collectivisme dictatorial

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