Des Portugais de Suisse s’unissent contre leur banque

Scandale Des clients de Banco Espirito Santo ont vu leur compte bloqué l’été dernier

L’institut les presse d’accepter de nouveaux contrats, avec des pertes probables à la clé

Ils seraient environ 7000, répartis entre la France, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Dont 150 au moins résident à Genève, selon nos informations. Des épargnants d’origine portugaise pour la plupart qui ont fait confiance au fleuron bancaire de leur pays, la Banco Espirito Santo (BES). Et qui craignent aujourd’hui de tout perdre.

Ces Portugais de l’étranger ont en commun d’avoir placé leur argent dans ce qu’ils croyaient être des produits financiers sûrs et garantis. En réalité, leur argent s’est retrouvé dans des «véhicules financiers risqués» créés au début des années 2000 par la banque portugaise avec l’aide de Credit Suisse, comme l’a révélé le Wall Street Journal l’été dernier. Des produits intitulés «Top Renda» (Top Rendement), «Euro­Aforro» (Euro Epargne) ou «Poupança Plus» (Economies Plus) qui sonnent d’autant plus faux au­jourd’hui aux oreilles des clients lésés.

Afonso Viana, 68 ans, est l’un d’entre eux. Arrivé à Genève il y a 40 ans, il a décidé voilà trois ans de transférer son 2e pilier sur un compte «Poupança Plus» de la BES. «On m’a promis 10% d’intérêts en deux ans, explique cet ancien électromécanicien. Le tout garanti par l’Etat portugais. Une proposition difficile à refuser», poursuit-il, entre amertume et colère. Car non seulement l’argent a été bloqué l’été dernier au sein de «Novo Banco» (émanation de la BES), mais on lui a également annoncé récemment qu’il pouvait tirer une croix sur les intérêts.

«Au début, on nous a dit de ne pas nous inquiéter, se remémore Helena Batista. Que cela allait durer quelques jours avant de rentrer dans l’ordre.» Mais les jours se sont transformés en semaines, puis en mois. Sans qu’un seul centime ne soit récupéré. Avec d’autres Portugais de l’étranger, cette Parisienne d’adoption a décidé de créer le «Mouvement des émigrés lésés» en juin dernier. Ils sont près de 900 membres aujourd’hui sur Facebook. Et s’ils étaient tous réunis, assurent ses responsables, les «émigrés lésés» représenteraient 720 millions d’euros. Soit 100 000 euros en moyenne, avec des comptes pouvant monter jusqu’à 1 million.

Depuis quelques semaines, le mouvement croule sous les questions de ses membres. Car la situation s’est compliquée encore davantage cet été avec l’envoi par leur banque d’un courrier, ou plutôt d’un e-mail, les incitant à accepter de nouveaux contrats. Le tout assorti d’un délai pour les renvoyer signés fixé au 31 août. «C’est une proposition de 19 pages que même les avocats ont du mal à comprendre», assure Helena Batista.

Pour faire simple, la banque leur proposerait de récupérer 30% de leurs dépôts sous forme de livrets d’épargne versés au compte-gouttes durant 6 ans. 60% seraient transformés en obligations de la banque Novo Banco – sans garantie de l’Etat cette fois-ci – avec une échéance fixée à 2051. Quant aux 10% restants, ils apparaissent comme étant définitivement perdus. «C’est une situation inacceptable, clame Helena Batista. On veut nous obliger à acheter des obligations poubelles.»

Le 10 août, des centaines de Portugais de l’étranger se sont rendus à Lisbonne pour aller manifester devant le siège de Novo Banco. Sans succès. «C’est le silence radio, poursuit Helena Batista. Les dirigeants refusent de nous parler.»

Or la date butoir approche. Et la banque se fait toujours plus insistante pour tenter de convaincre les clients indécis d’accepter les nouvelles modalités. Certains ont reçu plusieurs appels depuis la mi-juillet, parfois tard le soir. «On leur dit qu’ils risquent de tout perdre s’ils ne signent pas, raconte Helena Batista. Or ce sont pour beaucoup des personnes âgées, des retraités qui ont aujourd’hui besoin de ces économies.»

Au sein de la communauté portugaise de Genève, des bruits font état de dépressions, de divorces, voire pire. Dans l’agence Novo Banco de Plainpalais, qui arbore encore les couleurs de la défunte BES, on reconnaît recevoir la visite quotidienne de clients angoissés ne sachant pas quoi faire. Sans plus de commentaires.

Les gens ont peur aujourd’hui, souligne Bruno Barbosa. Ce Portugais d’origine, qui habite à Vevey (VD), a décidé vendredi dernier de créer la section suisse du Mouvement des émigrés lésés. Un groupe qui compte déjà une centaine d’adhérents sur le réseau social. Depuis, il ne cesse de répondre aux questions de clients vivant en Suisse et se sentant «trompés» par leur banque. «Malgré les pressions, explique-t-il, nous leur conseillons de ne pas accepter le nouveau contrat. D’autant que, s’ils le signent, ils renonceront explicitement à toute action en justice contre la banque à l’avenir.»

Aujourd’hui, personne ne semble toutefois être en mesure de dire concrètement ce que risquent ceux qui n’auront pas signé au 31 août. «Les menaces de la banque se font toujours par oral», explique Bruno Barbosa. Quant au siège de Novo Banco au Portugal, il n’a pas donné suite à nos demandes. Selon les bruits qui courent au Portugal, la banque centrale, qui a repris la main sur l’établissement l’été dernier, souhaiterait qu’un maximum de clients accepte les nouveaux contrats afin de pouvoir vendre la banque au meilleur prix à des repreneurs chinois.

Afonso Viana, lui, ne sait pas encore ce qu’il fera. «Les avocats nous disent que, si l’on accepte, on se retrouvera avec des obligations dont personne ne connaît la valeur, explique-t-il. Mais dans le même temps, si l’on ne signe pas, rien ne nous garantit que ce n’est pas une solution pire encore que l’on nous proposera dans quelques mois.»

«C’est une situation inacceptable. On veut nous obliger à acheter des obligations poubelles»