Manuela ne perd pas espoir. Son combat, c’est la défense des animaux. Postée à l’entrée de la gare Entrecampos, elle hèle le rare passant. Déjà indifférent, ce dernier a tendance à fuir cet étrange bâtiment neuf où règne un sentiment d’abandon. La plupart des arcades sont vides. Les trains, qui partent du deuxième étage, s’éloignent dans la brume automnale et moite de la capitale portugaise.

Quand on évoque la crise, la jeune femme commence par un long soupir. Elle-même en a fait les frais. Cette Lisboète de 30 ans a perdu son emploi dans un hôpital vétérinaire il y a peu. Réduction des coûts oblige. Depuis, elle a dû accepter un emploi moins bien payé dans un institut de beauté. Elle rêve de Pays-Bas ou de Suisse et en veut à l’Europe de pousser le Portugal dans une spirale infernale de réduction du déficit public et de récession.

Début 2011, malgré une cure d’austérité bien entamée, le Portugal est étranglé par des taux d’intérêt trop élevés. En avril, le gouvernement encore dirigé par un socialiste sur le départ, José Socrates, se résout à demander l’aide internationale. La troïka – Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international – prend ses quartiers à Lisbonne. Elle s’attelle à la réduction du déficit public, qui a atteint 7,3% du PIB en 2010.

Depuis, le pays enchaîne les trimestres de récession. Sept jusqu’ici. Et les prévisionnistes ne voient pas de croissance l’année prochaine. En parallèle, le chômage s’élève à 15% de la population active. Du jamais-vu au bout de la péninsule ibérique.

La déprime guette dans les rues en colimaçon de la ville aux sept collines. Comme chez ce Portugais revenu de Suisse juste avant sa retraite. Il a lancé son entreprise, spécialisée dans les panneaux photovoltaïques, il y a un an, et attend toujours que les clients se manifestent.

La récession s’amplifie – la contraction du PIB est attendue à 3% cette année, et à 1% l’an prochain –, mais le Portugal vit une décennie de croissance inférieure à 1%.

Le pays a d’abord pris de plein fouet l’intégration de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001 et le déferlement de ses produits textiles bon marché. Puis, l’élargissement de l’Union européenne à l’Est a créé une concurrence féroce pour attirer les investissements étrangers. «L’industrie automobile s’est déplacée à l’Est», ­relate Pedro Lains, professeur d’histoire-économie à l’Université de ­Lisbonne. Aujourd’hui, reste notamment Volkswagen, pilier des exportations portugaises avec 3% du total.

Terrassée, l’industrie textile a cependant réagi en montant en gamme et reste ainsi l’un des importants secteurs d’exportation avec les machines-outils. «Plutôt que de faire des t-shirts comme avant, certaines entreprises se concentrent sur les imprimantes pour les motifs des ­t-shirts», explique Pedro Lains. Ou passent des habits simples aux vêtements de mode et des chaussures aux équipements de pointe. «Mais cela prend du temps et la crise a complètement ébranlé ce processus», souligne-t-il.

Et, dans cette stagnation, les Portugais ont déjà expérimenté les mesures d’austérité pour freiner un déficit public qui avait souvent tendance à dépasser la limite fixée par le Traité de Maastricht. Mais rien d’une ampleur comparable à au­jour­d’hui.

«Notre pays est en état de siège», s’exclame Sandro Mendonça, attablé dans un restaurant typiquement lisboète, où l’abondance de céramique fait rebondir ses propos en écho. L’économiste, spécialisé dans les questions de compétitivité, plante sa fourchette dans sa daurade grillée avec hargne, comme s’il la plantait dans le dos de la troïka ou du gouvernement. Il a passé au crible les mesures décidées dans le «memorandum of understanding» signé entre le Portugal et les pourvoyeurs de fonds. Dans les centaines de prescriptions, il n’en a trouvé qu’une poignée susceptibles de promouvoir la croissance. «2%, pas plus, des mesures ont pour but de stimuler l’activité. Et encore: cela ne signifie pas qu’elles seront efficaces. Elles sont souvent marginales et imprécises», souligne-t-il, citant par exemple l’incitation aux universités à se tourner davantage vers le marché.

Dans la capitale et ses alentours, la résignation a pourtant pris le dessus. «Nous avons dépensé plus que ce dont nous disposions et nous devons nous serrer la ceinture, c’est normal», souffle João, jeune cadre dans une chaîne d’hôtels de luxe. Le montant «exorbitant» des impôts à payer le décourage. Mais il comprend qu’il n’y a pas d’alternative. Un discours que beaucoup de Portugais partageaient.

Jusqu’à la décision de trop. Début septembre, le premier ministre de centre droit, Pedro Passos Coelho, annonce une baisse des cotisations sociales pour les employeurs de 23,75 à 18%. En contrepartie, les employés voient leur participation grimper de 11 à 18%. L’annonce crée un tollé. Les manifestations prennent de l’ampleur. Même les économistes et les chefs d’entreprise critiquent une décision jugée comme totalement injuste. Au point que le gouvernement se rétracte.

Là encore, la contestation a, depuis, baissé d’un ton et Lisbonne a retrouvé son calme. Plus encore qu’à l’accoutumée. «Le trafic n’est plus encombré, la circulation est fluide depuis que le covoiturage a fait des émules et que les entreprises ont réduit leur flotte. C’est le bon côté de la crise», explique Vincent, un Suisse installé dans les environs de Lisbonne depuis près de trente ans, s’élançant sur les grandes artères et les petites ruelles pavées à la même allure.

Les révoltes mesurées, le calme voilent le fait que l’austérité est poussée jusqu’à l’extrême: «Pour cette année, la troïka demandait une réduction du budget de 2 milliards d’euros. Le gouvernement, qui avait dit publiquement vouloir en faire plus, avait prévu de le réduire de 5 milliards. Résultat, il s’est retrouvé avec une économie de 1 milliard parce qu’il n’avait pas anticipé la contraction de l’activité économique et la baisse drastique des revenus fiscaux», souligne Pedro Lains. De fait, le Portugal devait voir son déficit public se réduire à 4,5% du PIB cette année. Les créditeurs ont accepté de revoir cet objectif à 5% et de repousser le délai pour retrouver l’équilibre budgétaire d’un an en 2014. «Ce gouvernement est obsédé par l’idée qu’en assainissant les comptes, on créera les conditions du redémarrage, mais cela n’a jamais fonctionné. Nulle part. Et, dans ce cas, cela pourrait faire beaucoup de dégâts», prévient-il. De nombreux économistes déplorent également que les coupes concernent les baisses de salaires et les hausses d’impôts mais rarement les dépenses.

Les entrepreneurs se plaignent aussi. «Le pire, ce n’est pas l’austérité. Ce sont les tergiversations du gouvernement, qui décide d’une mesure puis change», déplore Antonio, qui gère avec sa femme une petite entreprise de décoration d’intérieur. «Je ne sais pas combien d’impôts je payerai l’année prochaine. 50%? Plus? Comment investir et embaucher dans ces conditions?»

«Nous avons dépensé plus que ce dont nous disposions et nous devons nous serrer la ceinture, c’est normal»

«Je ne sais pas combien d’impôts je payerai. Comment embaucher dans ces conditions?»