L’expert

«Post-vérité» et monde du travail

Tout comme les Anglais et les Américains qui ont connu des réveils difficiles, nous prenons soudainement conscience de l’impact de la «post-vérité» sur la vie réelle

S’il est une certitude en 2016 c’est que les faits et leur rationalité se sont mal vendus! Pour preuve le très fameux Oxford Dictionary a déclaré la «post truth», «post-vérité» mot de l’année, son usage ayant augmenté de 2000% en un an. La définition qu’il en donne: «l’ère où les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles.»

Tout comme les Anglais et les Américains qui ont connu des réveils difficiles, nous prenons soudainement conscience de l’impact de la «post-vérité» sur la vie réelle. Nous assistons à un renversement des valeurs: le mensonge est récompensé, la vérité niée sans aucune conséquence négative, ni punition. Mieux que cela celui qui ment en tire des bénéfices!

Beaucoup plus subtile que de la propagande dans laquelle une information fausse est martelée pour remplacer une vraie, la «post-vérité» contribue à éroder notre capacité à distinguer le vrai du faux. Spontanément nous nous tournons du côté de Facebook! Serait-il à l’origine de cette épidémie: la production à grande échelle de fausses nouvelles?

Si nous ne pouvons pointer du doigt un seul média, en revanche force est de constater que les réseaux sociaux ont grandement contribué à libérer la parole. La fonction «donner son avis» ou le «tweet» en 140 caractères sont notamment devenus le moyen d’exprimer toutes les frustrations personnelles.

L’époque n’est pas à la retenue

Aujourd’hui tout le monde commente tout et tout le temps dans la vie privée comme dans la vie professionnelle. Car la circulation, l’amplification des fausses informations ne sont pas l’apanage de la sphère politique. Dans le monde du travail aussi, les langues se délient, déculpabilisées. L’époque n’est pas à la retenue, la réserve et la discrétion. Nous voulions des employés engagés et participatifs, nous voilà servis! Il est devenu légitime et accepté de tous de dire une chose fausse, une énormité parce que nous la croyons vraie. C’est mon ressenti! C’est ma perception! C’est mon opinion! Je fais l’hypothèse de! Autant de précautions verbales qui nous autorisent finalement à porter des jugements de valeur, à raconter n’importe quoi en toute impunité.

Mensonges, ragots, commérages, rumeurs, désinformation, canulars ne sont pas un phénomène nouveau dans les organisations comme l’analysent avec perspicacité deux psychologues du travail romandes, Marielisa Autieri et Kim Fellay dans leur mémoire de master sur le commérage au travail. Ils sont maintenant plus fréquents, se propagent à toute allure et sont particulièrement destructeurs.

Combien de réputations ruinées, de parcours professionnels interrompus, d’employés brisés, victimes de ce manque d’intégrité? Le management (intermédiaire et supérieur) ne coupe pas forcément court mais parfois s’en nourrit. Les émotions et les affects ne sont plus sous contrôle. Ce sont eux qui nous gouvernent et non pas la pensée et le raisonnement analytique.

Finalement nous semblons préférer une information fausse mais excitante à des faits véridiques, vérifiés objectivement. Nous sommes juges et partie et très vite nous passons à autre chose. Même le démenti n’a plus sa place. C’est malheureusement dans ce contexte que nous prenons nos décisions, recrutons, promouvons et licencions! A l’heure des bonnes résolutions pour la nouvelle année nous ne pouvons que souhaiter un retour à des basiques inspirés d’un bon système judiciaire qui instruit à charge et à décharge; encourager l’étude, le doute, le scepticisme et nous enthousiasmer pour l’émergence d’un nouveau métier: «fact checker»!


*Directrice des ressources humaines

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