Hélas. Les bonnes nouvelles sur le front des vaccins contre le Covid-19 ne réjouissent pas tout le monde. Après Pfizer-BioNTech la semaine dernière, c’était au tour de Moderna d’annoncer, lundi, le succès de son candidat vaccin. D’autres résultats d’essais cliniques sur les humains, notamment de Johnson & Johnson, sont attendus d’ici à la fin du mois. Mais selon Médecins sans frontières (MSF), il n’y a à ce stade aucune garantie que les vaccins soient accessibles en quantité suffisante et à un prix abordable pour plus de la moitié de la population mondiale.

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C’est dans ce contexte que l’organisation humanitaire appuie la démarche menée par l’Afrique du Sud et l’Inde auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui vise à obtenir une dérogation aux règles de la protection de la propriété intellectuelle. «Elle permettrait aux pays émergents de fabriquer les vaccins sous licence», explique le docteur Manuel Martin, conseiller auprès de MSF en matière d’accès aux médicaments. Les débats, qui avaient débuté en octobre, reprendront vendredi. 

Le profit avant la santé

Le premier obstacle à l’accès aux vaccins concerne leur prix. Manuel Martin dénonce l’opacité des entreprises pharmaceutiques en la matière, mais affirme, en se référant à des estimations, que la dose coûtera en moyenne près de 40 francs. Pfizer, notamment, a évoqué 39 dollars pour son vaccin efficace à 90%. «A ce prix, le profit de l’industrie passe avant la santé publique», lance-t-il. Selon lui, la solution peut venir de l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Adpic). Celui-ci prévoit le recours aux licences volontaires en cas de pandémie. Techniquement, il s’agit de vendre le brevet d’un médicament, d’un vaccin ou d’une technologie à un ou des fabricants en vue d’une production de masse.

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Dans les pays riches, le prix ne pose pas de problème. Ces derniers se sont même empressés de passer des précommandes. La Suisse, par exemple, a réservé 10 millions de doses. Soit 5,3 millions auprès d’AstraZeneca, 4,5 millions auprès de Moderna et 1,7 million auprès du programme mondial d’achats Covax. Le prix? Mystère. «Pour des raisons de tactique de négociation, nous ne pouvons pas donner plus de détails sur les contrats qui ne sont pas encore finalisés», déclare une porte-parole de l’Office fédéral de la santé publique au Temps.

Les brevets, moteur de l’innovation

La Suisse ainsi que les Etats-Unis, l’Union européenne, le Japon et le Brésil s’opposent à la demande de dérogation. Théoriquement, Berne souscrit à l’idée de garantir un accès rapide et abordable à tout vaccin. En même temps, il fait comprendre que «la protection de brevets et de licences joue un rôle moteur pour la mise au point de produits pharmaceutiques innovants, y compris des vaccins».

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MSF fait entendre un autre son de cloche. Selon Yuanqiong Hu, juriste et experte sur les questions de propriété intellectuelle, l’industrie pharmaceutique a le devoir de faciliter l’accès aux vaccins car elle a touché des milliards de subventions publiques pour la recherche d’une réponse au Covid-19. Moderna a bénéficié de 2,5 milliards de dollars du gouvernement américain.

En réalité, l’administration Trump a débloqué 10 milliards de dollars dans le cadre de l’opération «Warp Speed», dont le but est de trouver une solution rapide au Covid-19 et dont les bénéficiaires sont également AstraZeneca, Pfizer-BioNTech, GSK-Sanofi et Johnson & Johnson. En Europe, les gouvernements allemand et britannique, la Banque européenne d’investissement ainsi que la CEPI, une coalition en matière de préparation aux épidémies, basée à Genève, ont financé la recherche anti-Covid-19.

1,3 million de morts

Sur un autre registre, Yuanqiong Hu fait ressortir que les Pfizer-BioNTech, Moderna et autres entreprises dans la course aux vaccins ne disposent pas des facilités suffisantes pour répondre aux besoins mondiaux. L’experte de MSF relève que Pfizer prévoit de produire 1,8 milliard de doses en 2021, mais 80% sont déjà réservées par les pays riches. De la même façon, Moderna devrait produire, notamment en Suisse, 1 milliard de doses, mais 80% sont déjà pré-vendues. «Il est dans l’intérêt de tout le monde que les entreprises pharmaceutiques ayant les brevets les cèdent à des prix négociés aux producteurs indiens, chinois et autres en vue d’une production massive. Objectif: arrêter le Covid-19, qui a déjà tué 1,3 million de personnes dans le monde.»