Le pétrole continue de flamber. Jeudi, dès le début de la séance de cotation à New York, le prix du baril de Brent a franchi la barre des 57 dollars. Un nouveau seuil record qui allonge la liste des niveaux historiques régulièrement battus ces dernières semaines. L'augmentation de la production promise la veille par l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) n'a pas détendu les marchés. En une année, l'or noir s'est renchéri de plus de 60%. De quoi se demander si, au final, cette envolée ne va pas contaminer le reste de l'économie.

Ce possible regain d'inflation est d'autant plus crédible que d'autres prix montent. Comme celui des matières premières agricoles: en quelques mois l'indice sectoriel calculé par Goldman Sachs a gagné près de 20%. Le cours des métaux, tel celui du zinc ou du cuivre, connaît également de très fortes progressions.

La Banque nationale suisse reste confiante

Les premiers signes de transmission de ces hausses au reste de l'économie sont déjà visibles dans l'évolution des prix à la production. Tant aux Etats-Unis qu'en Europe, et dans une moindre mesure en Suisse, une accélération est perceptible (voir graphique).

Mais l'impact sur les prix à la consommation demeure modéré. La Banque nationale suisse a estimé hier que la stabilité des prix est «assurée ces deux prochaines années». Elle anticipe même un léger recul de l'inflation de 1,45 à 1,33%, en rythme annuel, pour le premier trimestre de cette année. La BNS en a profité pour indiquer qu'elle ne changeait pas le niveau de ses taux d'intérêt.

La zone euro connaît en revanche une moindre stabilité des prix. Mercredi, Eurostat a noté une accélération de l'inflation en février à 2,1%, contre 1,9% en janvier, à cause de la hausse du prix du pétrole.

La menace inflationniste pèse le plus sur le monde anglo-saxon, à commencer par les Etats-Unis. Dans leurs dernières prévisions, les spécialistes obligataires de Bridport considèrent l'arrivée de l'inflation comme une «évidence». La faiblesse du dollar, le dynamisme du marché de l'emploi et l'importance des liquidités monétaires disponibles constituent trois facteurs supplémentaires renforçant le renchérissement.

Philippe Schindler, responsable de la stratégie des placements chez LODH, table pour les cinq prochaines années sur une hausse des prix supérieure à 3% aux Etats-Unis. «Nous assistons à la fin de la période de désinflation et au début d'une normalisation de l'inflation», dit-il. D'où le resserrement monétaire opéré par la Réserve fédérale américaine.

Bulle immobilière

Grande consommatrice de pétrole et en plein boom économique, l'Asie subit cette inflation. Au cours du seul mois de février, l'indice des prix à la consommation chinois a grimpé de 4%, deux fois plus que le mois précédent.

L'Europe échappera-t-elle longtemps à cette pression inflationniste? Michel Juvet, économiste chez Bordier, le croit: «Il n'existe pas de menace au sens traditionnel du terme.» La pression concurrentielle exercée par la mondialisation et la force de l'euro limitent l'impact du renchérissement des matières premières. Les entreprises rognent leurs marges. Ou demandent à leurs salariés de faire un effort. Contraints par un marché du travail peu favorable, ils doivent aussi faire des efforts. Selon une estimation de UBS, les salaires en Suisse ont moins augmenté que les prix en 2004. En France, le salaire net moyen a baissé en 2003, une première depuis 1993.

Une partie importante du coût de la vie échappe cependant aux indices. C'est le cas des prix administrés, comme les primes d'assurance maladie. L'immobilier connaît aussi une flambée qualifiée de bulle par la plupart des observateurs. «Le panier de la ménagère ne prend pas en compte ces éléments», déplore Michel Juvet, qui relève que la bulle immobilière touche toute la planète. «On assiste en fait à un phénomène financier, créé par l'abondance des liquidités mises sur les marchés par les banques centrales», analyse-t-il.

Cette inflation cachée représente un défi supplémentaire pour les autorités monétaires car elles n'ont pas pour habitude de prendre en compte ces éléments pour définir leur politique.