Russie

Poutine voile le cours du dollar

En interdisant l’affichage public du cours des devises, les autorités russes disent vouloir protéger la population des escrocs et «dédollariser» l’épargne des Russes. Il s’agit surtout de détourner l’attention d’une dépréciation rapide du rouble dans un contexte social de plus en plus tendu

Cachez ce dollar que nous ne saurions voir! Après vingt années d’omniprésence, le dollar et l’euro ne feront plus partie du paysage urbain russe en 2019. Le président Poutine a signé la semaine dernière une nouvelle loi interdisant l’affichage dans la rue d’enseignes indiquant le cours des devises étrangères. Des enseignes lumineuses qui constellent les principales artères des villes russes et rappellent aux Russes la volatilité du rouble. La décision intervient dans un contexte global de baisse rapide du cours du pétrole, qui a pour corollaire une dépréciation du rouble face aux devises fortes.

La tentation de l’isolationnisme

L’initiative vient officiellement de la banque centrale de Russie, qui déclare vouloir «protéger les Russes» de bureaux de change aux méthodes déloyales. Mais la justification ne convainc guère, car le régulateur dispose déjà de tout l’arsenal nécessaire pour les contrôler. La popularité des bureaux de change s’explique par l’histoire financière récente du pays. Les Russes ont été confrontés au cours des trois dernières décennies à plusieurs dévaluations de leur monnaie, à la faillite de grandes banques et à des périodes d’hyperinflation. Ceux qui possèdent des économies sont enclins à les conserver dans une devise forte.

La nouvelle loi s’inscrit dans la volonté du Kremlin de «dédollariser» l’économie russe. Face à la menace de sanctions financières internationales de plus en plus pénibles pour le système bancaire russe, la tentation de l’isolationnisme augmente. «Nous n’avons pour objectif de nous débarrasser du dollar: c’est le dollar qui s’en va de lui-même», affirmait fin novembre un Vladimir Poutine cherchant à présenter la situation sous une lumière flatteuse.

Juguler le marché noir

En serrant la vis aux bureaux de change, les autorités russes visent aussi un troisième objectif, celui de gêner l’essor de l’économie souterraine. «Il s’agit pour nous de renforcement du contrôle sur les flux financiers», explique Evgueni Fiodorov, membre du Comité du budget et des recettes de la Douma. Selon les statistiques officielles, l’économie souterraine représente 16% du PIB russe. D’autres estimations indépendantes varient dans une fourchette de 23 à 40% du PIB russe.

Lire aussi: Rosneft veut reporter les sanctions sur ses clients

L’économie russe ne se porte pas bien depuis 2013, avec une stagnation de la croissance, de la production industrielle et des investissements. La dégradation s’est accélérée ces derniers mois avec une hémorragie des fonds étrangers sur le marché financier russe. Les investisseurs étrangers ont retiré 1 milliard de dollars cette année, dont un tiers au cours des trois dernières semaines. Et c’est peu en regard de la fuite des capitaux russes, qui atteint 54 milliards de dollars en 2018, soit le triple de l’année dernière, selon la banque centrale.

Les Russes ressentent cette dégradation à travers la baisse continue des revenus et du pouvoir d’achat depuis quatre ans, de nouveaux impôts, et la hausse de l’âge de la retraite. Cette dernière a provoqué une vague de protestations cet automne qui a beaucoup embarrassé le pouvoir et fait dégringoler la cote de popularité de Vladimir Poutine au plus bas niveau depuis 2013. Les Russes sont de plus en plus pessimistes: ils étaient 37% au début de l’année à penser que la situation empirera. Ils sont désormais 50%, indique un récent sondage du Centre Levada.

Lire également: Poutine s’apprête à faire son grand show annuel, devant 1700 journalistes

La crise des «gilets jaunes» évoquée

Dans ce contexte tendu, la plupart des observateurs voient dans l’interdiction d’afficher le cours des devises une mesure pour réduire les risques de mécontentement. Le quotidien de référence Vedomosti y voit «le moyen d’éloigner du regard populaire l’indicateur le plus lisible de la situation économique dans le pays».

Travaillé par la crise des «gilets jaunes», Vladimir Poutine y a fait plusieurs fois référence pour se démarquer du gouvernement français qui «a volontairement augmenté les prix des carburants, alors que nous nous battons pour les faire baisser». Mais ils augmentent quand même. Et ces mauvais chiffres-là, contrairement au dollar ou à l’euro, Vladimir Poutine n’a pas encore trouvé le moyen de les masquer.

Lire aussi: La Russie plus vulnérable que jamais

Publicité