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Le pouvoir de BlackRock

Avec 3900 milliards de dollars d’actifs et le pouvoir que lui confère le fait d’être le premier actionnaire d’une société américaine sur cinq, le géant américain dépasse largement tous ses rivaux. La nouvelle société de Philipp Hildebrand devrait poursuivre sa progression. A Zurich, elle regroupe ses activités dans un nouvel immeuble de la Bahnhofstrasse

BlackRock est sans doute l’institution financière la plus puissante au monde et celle qui est sortie grande gagnante des années de crise financière. Pourtant, qui connaît ce groupe et ses dirigeants? En dehors des financiers eux-mêmes, presque personne.

La société américaine est arrivée en Suisse en 2006, en rachetant les fonds de placement de Merrill Lynch. Sa notoriété dans le grand public a grimpé d’un cran lorsque Philipp Hildebrand en est devenu le vice-chairman à Londres il y a tout juste un an. Le président déchu de la direction de la Banque nationale est à ce titre numéro deux du comité de direction, présidé par Larry Fink. Mathis Cabiallavetta, qui présidait lui UBS à la fin des années 1990, siège aussi à son conseil d’administration. Ce mercredi, BlackRock annoncera le regroupement de ses forces en Suisse dans un nouvel établissement à Zurich, Bahnhofstrasse 39.

BlackRock est parvenue à éviter l’attention des autorités de surveillance, des régulateurs et des politiciens au moment où le dénigrement de la finance battait son plein. Peut-être parce que ce groupe créé en 1988 n’est pas une banque. Et qu’il gère l’argent de ses seuls clients, jamais le sien, contrairement à Goldman Sachs ou JP Morgan. Le groupe cultive aussi la discrétion. Philipp Hildebrand a par exemple refusé de s’exprimer, malgré plusieurs demandes. Un événement rare: la société tiendra demain une conférence de presse.

Par sa taille, BlackRock est de très loin le premier gérant d’actifs au monde: 3900 milliards de dollars sous gestion, 10 000 employés, contre 2350 milliards pour UBS, qui emploie 60 750 personnes. Particuliers, caisses de pension privées et publiques, fonds souverains, d’Abu Dhabi ou de Singapour, et d’autres institutionnels lui confient la gestion de leurs capitaux.

BlackRock appuie son pouvoir sur deux autres piliers. En premier lieu, son poids dans le capital des entreprises: elle est non seulement le premier actionnaire d’une société américaine sur cinq, selon le New York Times. BlackRock possède aussi au moins 5% du capital de quatre sociétés américaines cotées en bourse sur dix, comme JP Morgan, Chevron ou Walmart. Un pouvoir qu’elle a par exemple utilisé cet été pour s’opposer au retrait de la bourse de Dell Computer, dont elle contrôle 4%. Avant de l’accepter, après avoir fait monter les prix.

La taille est-elle une source de conflits d’intérêts? Larry Fink, son président fondateur, s’en défend. Dans une interview à la Neue Zürcher Zeitung, en juin, il rappelait que BlackRock n’avait qu’une seule activité, la gestion d’actifs. Il n’y a ni banque d’investissement, ni gestion de fortune, ni crédit commercial. «D’ailleurs, nous ne sommes pas une banque et ne faisons pas partie de Wall Street», insistait-il.

L’autre pilier de son pouvoir tient aussi à Larry Fink lui-même. D’une taille imposante, mais parlant lentement sans appuyer la voix, c’est une personnalité dont l’opinion est recherchée tant par les clients que par ses concurrents ou le gouvernement. Parce qu’il dit ce qu’il pense, sans avoir d’agenda personnel à défendre, parce qu’il connaît les marchés et comprend les risques. «Une société qui diminue le risque réduit sa prospérité», expliquait-il le printemps passé au Symposium de Saint-Gall, en insistant sur la nécessité d’une approche à long terme. Il a donné l’exemple durant la crise. Car c’est cette dernière qui lui a permis d’accroître son pouvoir. «L’ombre à 12 000 milliards de Larry Fink», titrait Vanity Fair, le qualifiant de «plaque tournante du capitalisme américain».

C’est en effet à lui que le gouvernement américain a confié la tâche d’évaluer les actifs «difficiles à estimer», en clair les actifs pourris, provenant du Trésor et de la Réserve fédérale. Ou encore le contrôle du bilan des agences hypothécaires para-étatiques surendettées, Fannie Mae et Freddie Mac, l’aide au sauvetage du premier assureur au monde, AIG, et à la vente de Bear Stearns à JP Morgan. Ses conseils ont également été recherchés par la Grèce et l’Irlande. Ce démocrate convaincu a même été pressenti pour devenir secrétaire au Trésor américain de Barack Obama.

La société de Larry Fink n’a pris le nom de BlackRock qu’en 1992. Elle ne gérait alors que 17 milliards de dollars, un montant passé à 165 milliards lors de son entrée en bourse, sept ans plus tard. L’action BlackRock a depuis gagné 27% par an, contre 2% pour l’indice des actions américaines (S&P 500).

En 2009, au plus bas du marché, Larry Fink a pris le risque d’investir 13,5 milliards pour racheter Barclays Global Investors. Une opération qui a fait grimper BlackRock au premier rang mondial des gérants d’actifs. D’autres acquisitions, «tactiques», ont suivi, comme les fonds sur indice de Credit Suisse et les activités de private equity de Swiss Re.

En 2012, BlackRock a exercé ses droits de vote au sein de 14 872 assemblées générales d’actionnaires, dont 3800 aux Etats-Unis. Sa vingtaine d’analystes spécialisés dans la gouvernance privilégient les intérêts de l’actionnaire dans une optique à long terme et ont coutume de prendre leurs distances autant à l’égard des syndicats que des sociétés spécialisées dans la gouvernance, comme ISS. L’an dernier, BlackRock n’a voté qu’à deux reprises avec l’AFL-CIO sur 32 votes que le syndicat jugeait importants. Contrairement à ISS, la société a rarement voté pour la séparation des fonctions de président du ­conseil d’administration et de président de la direction. Et sur les rémunérations, elle s’est généralement alignée avec le management lors des votations. Selon le New York Times, elle a toutefois voté en 2012 contre la nomination de trois administrateurs de Coca-Cola en raison d’un overboarding, en l’occurrence une présence de ces personnes dans plus de quatre conseils d’administration.

Aujourd’hui, ce n’est pas seulement un leader des fonds de placement. BlackRock mène aussi le bal des ETF, des produits construits sur les indices boursiers. A travers sa société iShares, elle détient 39% de ce marché avec une fortune de 803 milliards. Deutsche Bank, le premier européen, ne pèse que 32 milliards de cette activité en hausse chaque année de 20 à 30%.

La structure de BlackRock est très diversifiée, ainsi qu’elle ressort de sa dernière journée des investisseurs. Les caisses de pension et autres institutions représentent 66% de ses affaires, les investisseurs privés 12% et iShares 22%. Le grand public n’est-il qu’une quantité négligeable? Apparemment non, puisque, s’ils ne représentent que 12% des actifs, les privés apportent le tiers des commissions.

Au plan régional, les Etats-Unis représentent 61% du total, l’Europe 31% et l’Asie 8%. Et en termes de produits, 55% sont liés aux actions, 34% aux obligations, 8% aux fonds mixtes et 3% aux produits alternatifs.

En Suisse, les effectifs se montent à 75 collaborateurs, placés sous la direction de Martin Gut. Ils se concentrent sur les fonds de placement BlackRock – au 7e rang avec 24,3 milliards de francs, devant Lombard Odier et derrière Swiss & Global –, les fonds indiciels (ETF) iShares – entité qui vient de racheter les 17,6 milliards de francs des fonds indiciels de Credit Suisse –, et les activités de capital-investissement et d’infrastructure rachetées l’an dernier à Swiss Re.

Zurich est dorénavant le troisième emplacement le mieux doté en Europe pour BlackRock, derrière Edimbourg et, naturellement, Londres (2800 au total en Europe). Les ambitions de croissance sont clairement affichées en Suisse, que ce soit dans les fonds ou les produits indiciels sous la marque iShares. «Nous ne voyons pas de problèmes réglementaires en Suisse. C’est un pays attractif, disposant d’un solide potentiel dans l’asset management», déclarait Larry Fink à la NZZ.

Le gouvernement américain a confié à Larry Fink la tâche d’évaluer les titres pourris du Trésor et de la Réserve fédérale

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