La finance guerrière

Juan Zarate,ancien du Trésoret du Conseilde sécurité nationale américains,explique commentles Etats-Unis ont faitdu système financier global une arme contre leurs ennemis. Sur ce nouveau champ de bataille,«la neutralité suisse n’existe pas», dit-il

Il est la quintessence de l’insider de Washington, rompu aux jeux de pouvoirs, aux rivalités inter-agences, aux arcanes de la politique de puissance américaine. Ancien du Trésor et du Conseil de sécurité nationale américains, Juan Zarate, 44 ans, est l’un des inventeurs de la doctrine de «guerre financière» appliquée par les Etats-Unis depuis les années 2000.

Après le 11-Septembre, il a persuadé les Européens, Suisses y compris, d’utiliser le système interbancaire Swift pour identifier les transactions financières de membres d’Al-Qaida. Il a promu la désignation de banques comme «risque de blanchiment potentiel» pour couper l’accès de la Corée du Nord et de l’Iran au système financier mondial.

Dernière victime de cet instrument: la Banca Privada d’Andorra, accusée d’avoir blanchi les fonds de criminels russes, chinois et vénézuéliens, a été identifiée comme une «institution étrangère présentant un risque de blanchiment» par les Etats-Unis le 10 mars dernier.

Devenu chercheur et consultant pour des banques et pour le Vatican, Juan Zarate voit le système financier comme un nouveau théâtre des rivalités entre grandes puissances. Il explique au Temps la logique qui sous-tend les récents coups de boutoir américains contre la Fédération internationale de football (FIFA) ou la banque franco-genevoise BNP Paribas.

Le Temps: L’attaque contre la FIFA apparaît comme la dernière manifestation d’un impérialisme financier, économique et judiciaire américain qui n’épargne plus personne et s’étend partout. Ce sentiment est-il justifié?

Juan Zarate: J’ai déjà été confronté à cette question de la part de diplomates européens et suisses, après l’épisode des sanctions américaines contre BNP Paribas. Il est vrai que les Etats-Unis ont un agenda global en ce qui concerne l’intégrité financière. Mais ce qui rend leur action efficace, c’est que les comportements qu’ils dénoncent sont compris par tout le monde comme étant illégaux, suspects ou incorrects. Ce ne sont pas des règles américaines arbitraires qui sont mises en œuvre, mais des standards internationaux. La vraie question est de savoir pourquoi d’autres autorités n’ont pas réagi à ces comportements. Dans le cas de la FIFA, les critiques sonnent incroyablement creux, car il était bien connu qu’il y avait de la corruption dans cette organisation. Alors pourquoi les Européens n’ont-ils pas appliqué leurs propres lois? La vérité, c’est qu’il y a une dépendance forte envers les Etats-Unis pour jouer le rôle du gendarme, de celui qui a la force de faire respecter les standards légaux. On attend d’eux qu’ils mènent les enquêtes difficiles, qu’ils prennent des sanctions. Et s’ils ne le font pas, il ne se passe rien!

– Il y a un an, les Etats-Unis ont infligé une amende de 8,9 milliards de dollars à BNP Paribas pour avoir enfreint les sanctions américaines contre le Soudan, Cuba et l’Iran. La filiale la plus impliquée dans ces comportements se trouvait à Genève. N’est-ce pas la preuve d’un impérialisme économique de Washington visant les banques suisses?

– Il y a trois facteurs qui expliquent ce qui est arrivé à BNP Paribas. D’abord, Paribas agissait quasiment comme la banque centrale du Soudan. Ce n’était pas une activité commerciale à la marge. Un pays entier pouvait contourner les sanctions américaines grâce à un établissement qui servait de banque centrale pour le régime. C’est le premier facteur, la centralité de l’institution. Ensuite, d’après ce qu’a dit le Département de la justice, les gens de BNP avaient été mis en garde. Mais la banque a continué son activité avec le Soudan, sans tenir compte des avertissements, j’allais presque dire avec impudence. Ils ont fait le contraire de ce qu’ils auraient dû faire, c’est-à-dire reculer après avoir été avertis. Le troisième facteur, c’est que l’amende est tombée au moment où l’opinion américaine estimait que les banques n’étaient pas assez sanctionnées, parce qu’elles pouvaient se permettre de payer les amendes.

– Dans votre livre, vous expliquez que la Banque nationale suisse et UBS, entre autres, ont donné leur accord pour que les Etats-Unis aient accès aux données de Swift, le système mondial de messagerie et de transferts interbancaires. Est-ce que la Suisse a toujours été aussi coopérative?

– Il ne fait aucun doute qu’après le 11-Septembre, il y a eu un grand désir collectif de s’attaquer au problème du financement du terrorisme. La question était de savoir ce que cela impliquait précisément, ce que cela signifiait pour le secret bancaire. Cela a été un problème pour la Suisse. Mais la coopération de la Suisse avec les Etats-Unis a été très forte depuis cette époque. On le voit encore aujourd’hui dans l’affaire FIFA (les deux pays enquêtent en étroite coopération sur l’organisation, ndlr). Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’avec la fusion des problèmes de sécurité nationale et de régulation financière, la Suisse s’est retrouvée au centre du débat stratégique, d’une façon qui était totalement nouvelle pour elle.

– Justement, vous décrivez le déploiement par les Etats-Unis, après le 11-Septembre, d’une nouvelle forme de puissance. Elle passe par l’utilisation des systèmes financiers globaux contre les groupes terroristes, mais aussi contre des Etats comme la Corée du Nord ou l’Iran. Ils ont été mis au ban du système financier mondial et quasiment étranglés économiquement. Est-ce que la neutralité suisse traditionnelle s’applique encore dans cette nouvelle forme de confrontation, voire de guerre financière?

– C’est une bonne question, et la réponse est non. Il n’y a pas de neutralité possible quand il s’agit de questions fondamentales d’intégrité financière. Ce qui a complètement changé après le 11-Septembre, c’est la convergence, le mélange des questions de sécurité nationale et d’intégrité financière. On ne peut pas être neutre face au financement du terrorisme. Ni face à la criminalité organisée, à la kleptocratie, à tout ce qui a une implication de sécurité nationale. Il n’y a pas de neutralité quand il s’agit d’établir des standards internationaux contre les conduites criminelles. De ce point de vue, la lutte contre l’évasion fiscale est la dernière étape du consensus international sur ce que doivent être la transparence et l’intégrité financières.

– N’est-ce pas justement le drame des banquiers et des dirigeants politiques suisses? De n’avoir pas compris, au début des années 2000, que l’espace financier était devenu un espace stratégique, un enjeu sécuritaire majeur pour les Etats-Unis, pour d’autres puissances aussi d’ailleurs?

– Je pense que vous avez raison. Les gens n’étaient pas conscients du lien entre l’impératif d’intégrité financière et la sécurité nationale. Aujourd’hui, on assiste à l’émergence d’une diplomatie financière complètement nouvelle, comme le montre l’exemple des responsables américains venus à Berne pour discuter du pétrole de contrebande de l’Etat islamique avec les traders pétroliers suisses (LT du 30.05.2015). Les Etats-Unis ont redéfini l’espace. Ils ont vu cette convergence entre réglementation financière et sécurité comme une évolution stratégique, et cela a surpris beaucoup de praticiens du monde bancaire. On a assisté à la mise en œuvre d’un pouvoir financier américain beaucoup plus dynamique et agressif. Et cette action a servi de catalyseur pour d’autres. La Suisse est ainsi devenue beaucoup plus active, par exemple en bloquant les avoirs de dictateurs avant les autres Européens.

– Vous évoquez dans votre livre le spectre de futures guerres financières. A quoi pourraient-elles ressembler?

– Regardez la bataille de sanctions économiques qui se livre actuellement avec la Russie. Pour se protéger contre ces pressions, la Russie pourrait recourir à des mesures de guerre asymétrique. On peut imaginer que la bataille financière pourrait mener à une escalade, et même à une guerre physique! La Russie a prévenu que son exclusion du système de transferts bancaires Swift serait considérée comme un acte de guerre. C’est un signe très clair: on pourrait voir la Russie ou la Chine riposter, en utilisant les mêmes outils que les Etats-Unis. Les mesures de sanctions financières pourront faire partie d’une sorte de plan de bataille à activer en temps de crise. Et on peut imaginer des acteurs non étatiques s’en mêler, par exemple avec un élément de cyberguerre.

– Cette militarisation de la finance pourrait-elle déstabiliser un système économique mondial déjà fragilisé?

– Les Etats-Unis se sont toujours considérés comme les gardiens du système et de l’ordre global, même si leurs actions peuvent être perçues comme excessives ou extraterritoriales. Ils ne veulent rien faire qui puisse déstabiliser le système, notamment dans le domaine financier. Mais il existe des acteurs qui veulent perturber cet ordre. L’Iran et la Syrie, en 2013, ont lancé des attaques par déni de service (DDOS) massives contre des banques occidentales. Elles n’étaient pas assez sophistiquées pour les faire s’effondrer. Mais il y avait une intention de faire du mal, et ce type d’attaque peut être très problématique. L’agression informatique de la Corée du Nord contre Sony est un autre signe de cette volonté destructrice. La question, bien sûr, sera de savoir comment se défendre contre ce genre d’acteur. La Chine et la Russie sont très importantes: est-ce qu’elles veulent clairement faire partie du monde responsable? C’est une autre raison pour laquelle la neutralité n’est plus pertinente dans ce contexte: la menace peut venir d’acteurs non étatiques ou de parias, hackers, crime organisé ou terroristes sophistiqués.

Treasury’s War, the Unleashing of a New Era of Financial Warfare, Washington, Public Affairs, 2013.

«La Suisse s’est retrouvée au centre du débat stratégique, d’une façon qui était totalement nouvelle pour elle»