Si la Bolivie, dirigée par un président assimilé au camp progressiste, s'enfonce ces jours dans la crise, l'Amérique du Sud s'installe bien à gauche. L'entrée en fonction du président uruguayen Tabaré Vazquez (64 ans), la semaine passée, est venue renforcer ce mouvement. Dernier élu, il a rejoint sur la photo de famille les présidents Luiz Inacio «Lula» da Silva (59 ans) au Brésil, Hugo Chavez (50 ans) au Venezuela, Ricardo Lagos (66 ans) au Chili, Nestor Kirchner (55 ans) en Argentine et Lucio Gutiérrez (47 ans) en Equateur.

Aux yeux des investisseurs, le virage rose entamé par l'Amérique du Sud est convainquant. En février, la Bourse brésilienne a connu un mois record. Au total 3,7 milliards de reals brésiliens (1,8 milliard de francs) y ont été investis. Un montant qui surpasse nettement les 2,12 milliards de reals atteints en juin 2000, le précédent record. L'IBOV, l'indice local, a gagné 16%, le plus grand gain depuis octobre 2002. Et il ne cesse de grimper depuis le début de l'année. Avec un taux de croissance de 5,2% en 2004, le Brésil vient de vivre sa plus forte expansion depuis dix ans. Et ses voisins, l'Argentine (croissance de 8,3% au 3e trimestre 2004) et le Venezuela (11,2% au quatrième trimestre), ne sont pas en reste. Tout comme le Chili (6,8% au troisième trimestre).

Sur le terrain, bien des points différencient ces hommes d'Etat des figures historiques de la «gauche révolutionnaire» latino-américaine (Salvador Allende, Fidel Castro). «Dans les années 70-80, le premier réflexe de la gauche était d'étatiser. Aujourd'hui, il s'agit au contraire de rassurer les investisseurs», observe Erasmo Rodriguez, analyste à l'Union Bancaire Privée (UBP) à Genève. A l'exception des «populistes» Hugo Chavez et Lucio Gutiérrez, ces leaders représentent une gauche modérée et pragmatique. Dont l'objectif commun est l'amélioration des conditions de vie et non plus la transition vers un socialisme d'Etat.

«La Bruxelles du Mercosur»

Parmi eux, la conversion du brésilien Lula, ancien trotskiste, est la plus symbolique. A son image, ces politiciens combinent la poursuite d'objectifs sociaux classiques et une approche nouvelle de l'économie. «Ils cherchent à faire une politique sociale en respectant la régulation», précise Erasmo Rodriguez. Dans les faits, ils sont convaincus du besoin de contrôler les dépenses publiques. Au Brésil, Lula n'a entamé une politique progressiste (programme «Faim zéro», par exemple) qu'après avoir prouvé sa volonté d'atteindre l'équilibre budgétaire.

Ils défendent aussi une économie de marché et prônent une ouverture plus grande de leurs pays, afin d'en permettre le développement. Pays charnière entre le Brésil et l'Argentine, l'Uruguay entend dynamiser le marché commun sud-américain. Son président, Tabaré Vazquez, souhaite faire de Montevideo la «Bruxelles du Mercosur», regroupant désormais presque toute l'Amérique du Sud. La région s'est aussi tournée vers la Chine. Au-delà des accords de coopération signés avec le Venezuela, Pékin s'intéresse au soja brésilien, au blé argentin, aux gisements miniers chiliens.

Le succès électoral de cette gauche ne résulte pas d'un virage idéologique des opinions publiques. Il reflète plutôt le mécontentement de la population à l'égard de la droite libérale. Cependant, au vu du consensus économique avec la droite, c'est la capacité à convaincre des changements qui ressort. Pour preuve. Au Chili, le ministre de l'Education Sergio Bitar cautionne un programme pour enseigner l'anglais dans toutes les écoles publiques, afin d'aider les travailleurs chiliens à devenir plus compétitifs dans une économie globale. Au Brésil, Lula a réussi, à la différence de son prédécesseur, à réviser le système des retraites.

Les résultats économiques de la social-démocratie doivent beaucoup ces derniers mois au boom des matières premières, observent les spécialistes. La hausse des prix du pétrole et du cuivre, la forte demande pour l'acier ont dopé la région. A terme, le grand test sera les prochaines élections présidentielles (Chili en 2005, Brésil en 2006). La gauche se risquera-t-elle à faire exploser la dette publique pour assurer sa victoire? Si les électeurs feront leur choix, ces nouveaux leaders savent aussi que les investisseurs n'hésiteront pas à leur tourner le dos.