Emploi

Ce que la préférence indigène va changer

Depuis le 1er juillet, embaucher une femme de chambre ou un maçon est impossible sans diffuser en priorité l’annonce au sein des Offices régionaux de placement. Malgré la surcharge administrative qu’elle induit, la mesure pourrait favoriser les candidats sans emploi

Le 9 février 2014, les Suisses acceptaient l’initiative «Contre l’immigration de masse». Il a fallu attendre plus de quatre ans pour que cette initiative populaire ait un effet concret. Non pas sur la politique migratoire du pays, mais sur les méthodes de recrutement des entreprises. Dès le 1er juillet, celles-ci devront diffuser leurs annonces d’emploi auprès des Offices régionaux de placement (ORP) pendant cinq jours, avant de chercher ailleurs des candidats. Cette mesure dite «préférence indigène light» ne s’applique qu’aux professions dont le taux de chômage excède les 8%.

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Le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), chargé de la mise en œuvre de la mesure, a tout fait pour la rendre la plus simple possible afin de ne pas décourager les employeurs. Avec succès. Le site Travail.swiss, l’interface nationale à laquelle recruteurs et chômeurs ont accès, affiche la liste des métiers concernés par cette nouvelle obligation: magasinier, isoleur, spécialiste en marketing, femme de chambre ou encore acteur. Les secteurs du bâtiment, de l’hôtellerie ou encore de l’agriculture sont particulièrement concernés. Pour la plupart, il s’agit de postes qui ne demandent pas un niveau élevé de formation, et donc la concurrence des travailleurs européens est forte.

Voilà plusieurs mois que les PME suisses se préparent à ce changement. Qui représente «beaucoup de travail supplémentaire», estime Louise Philion, directrice talents et culture à l’hôtel Fairmont Le Montreux Palace. En tant que responsable du recrutement, elle a suivi plusieurs formations afin d’être au point sur les changements à venir. La tâche n’est pas simple: l’établissement recrute une centaine de personnes chaque année, dont une quinzaine de femmes de chambre. Leur profession accuse l’un des plus hauts taux de chômage du pays (14,9%), soit 742 personnes sans emploi. Désormais, Louise Philion met d’abord ses annonces sur le site Travail.swiss. «Mais tant qu’à faire, nous le faisons aussi pour les autres offres que nous publions, les serveurs par exemple», précise-t-elle.

40 000 francs d’amende

Pour Louise Philion, la règle est claire: elle n’est absolument pas obligée de choisir un candidat envoyé par l’ORP. «J’engage toujours la personne qui me convient le mieux», insiste-t-elle. Mais la paperasse est plus importante qu’avant, car l’ORP souhaite souvent savoir si tel candidat est venu, pourquoi tel autre n’a pas fait l’affaire, etc. Au Fairmont Le Montreux Palace, comme dans beaucoup d’hôtels de la Riviera vaudoise, le manque de main-d’œuvre se fait sentir tous les ans. Pourquoi, dès lors, ne pas embaucher ces femmes de chambre qui sont au chômage en Suisse? La directrice talents et culture répond que ce n’est pas aussi simple. «Elles sont officiellement au chômage, mais en réalité c’est transitoire, jusqu’à leur prochain poste saisonnier, dit-elle. Elles n’ont pas forcément besoin de travail.»

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Dans d’autres PME du canton, le même sentiment d’incongruité domine: la procédure avec l’ORP va-t-elle réellement faire diminuer le nombre de demandeurs d’emploi? Cimentiers, hôteliers ou agriculteurs attendent de voir. Mais ceux qui ne jouent pas le jeu seront sanctionnés et risquent jusqu’à 40 000 francs d’amende. Même si les cantons n’ont pas encore expliqué comment ils effectueraient les contrôles, tout le monde est tenu de se mettre au diapason. Un changement de culture important: avec la «préférence indigène light», il n’est plus possible d’engager directement dans son réseau, ou de passer en priorité par les sites d’annonces à l’étranger – en tout cas pour toutes les professions concernées.

25% d’embauches en plus

Du côté des ORP, on considère que cette mesure n’a rien de cosmétique. Chaque année, ceux-ci recevront environ 180 000 annonces d’emploi en plus, selon les estimations du Seco. Autant de postes qui passaient auparavant sous le radar. Au service de l’emploi du canton de Vaud, le directeur François Vodoz a déjà fait le test, en partenariat avec GastroVaud: voilà plusieurs mois que les hôtels et restaurants du canton envoient leurs annonces à l’ORP en priorité. Résultat? «Le placement a augmenté de 25%», indique-t-il. Et plusieurs chômeurs ont retrouvé du travail. Même efficacité à Genève, où la préférence cantonale s’applique déjà dans les services de l’Etat, où désormais 70% des embauches passent par l’ORP.

La mise en place de la «préférence indigène light» a surtout eu le mérite de lancer le site Travail.swiss, dont tous s’accordent à dire qu’il est très réussi. Employeurs et chômeurs y retrouvent toutes les annonces nationales, soit plus que sur le site de référence Jobup ou le réseau social professionnel LinkedIn. L’entreprise alémanique x28 a été mandatée pour établir un algorithme qui aspire toutes les offres d’emploi en Suisse, y compris celles postées directement sur les sites web des firmes. Les ORP se positionnent donc comme des acteurs incontournables du recrutement.

Agences d’intérim inquiètes

Et cela n’est pas pour plaire à tout le monde, à commencer par les agences d’intérim. Car si les entreprises passent davantage par les ORP pour dénicher leurs collaborateurs, c’est autant de chiffre d’affaires en moins. «Les sociétés de travail temporaire sont aussi des spécialistes pour le recrutement à court terme. A cet égard, un délai d’embargo de cinq jours pour la publication des postes constitue une atteinte importante à la bonne marche des affaires de leur société, affirme Blandina Werren, porte-parole de l’association qui représente la branche, Swissstaffing. La plupart des missions temporaires débutent en effet jusqu’à présent dans les trois jours ou moins. Il faut également mentionner les coûts techniques et humains engendrés par une connexion à l’outil de saisie électronique des ORP.»

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