Montagne

Le premier hiver du ski low cost

Lancé ce printemps, le forfait à prix cassés Magic Pass plonge les stations suisses dans l’inconnu. Le prix du ski ne sera plus jamais le même, jure-t-on déjà, avant même le début de cette saison expérimentale

La descente est définitive. En chute libre, le prix du ski en Suisse ne pourra plus remonter. Le Magic Pass, qui permet de skier tout l’hiver dans 25 stations romandes pour 359 francs, a fini de briser un tabou. Les cimes helvétiques entament leur premier hiver à prix cassés. «Ce ne sera plus jamais comme avant», assure Pierre Besson.

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Le directeur de Télé Villars est l’un des instigateurs du Magic Pass. Il raconte sa genèse: «Cela fait vingt ans que de telles offres existent aux Etats-Unis. A l’époque, nous pensions que c’était impossible. Ici, le marché n’était simplement pas prêt.»

Saas-Fee a tout déclenché

L’idée de diviser les prix par deux, trois ou quatre était déjà dans l’air. Ce sont les initiatives du PASS St-Bernard, mais surtout de Saas-Fee, qui a vendu l’an dernier 90 000 forfaits saison à 222 francs, qui ont servi de déclencheurs. «La décision a été prise lors d’un voyage en Slovaquie. Et tout s’est mis en place en quelques semaines, raconte Pierre Besson. Cela faisait quarante ans que l’on n’avait pas changé de modèle. Nous n’écoutions pas les clients. Les prix des abonnements étaient calculés sur 15 à 20 journées skieurs. Alors que les gens viennent entre cinq et dix fois.»

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Depuis le lancement de la formule, le printemps dernier, les initiateurs du Magic Pass ont souvent fait référence au modèle d’EasyJet. Mais à la différence de la compagnie aérienne, symbole ultime du low cost, les 25 stations ne rogneront pas sur les coûts pour casser les prix. Le pari, c’est le volume.

Si le nombre de skieurs doit être plus élevé que les années précédentes, ceux-ci ne devraient pas, en revanche, venir plus souvent. Laurent Vanat, consultant et auteur de nombreux rapports sur le marché du ski suisse et international, ne s’attend pas à ce que le nombre de journées par skieur explose – il en faut environ six pour rentabiliser le Magic Pass. C’est ce qu’ont montré de précédentes expériences, au Canada notamment.

Plus globalement, Laurent Vanat voit «cette initiative d’un bon œil. Car le but, c’est de redynamiser la pratique du ski». Et de «redonner le sourire aux travailleurs des stations», ajoute Pierre Besson.

Comme pour Saas-Fee, qui a vu augmenter les nuitées de 20% la saison passée, les membres du Magic Pass espèrent aussi que leur offre permettra d’aider les commerces, les restaurants et les hôtels. A Crans Montana, Ivan Pozzoni en ressent en tout cas déjà les effets. «L’an dernier, j’ai loué deux appartements à la saison. Cette année, j’en ai loué dix. Et les huit nouveaux sont tous des détenteurs de Magic Pass», témoigne le propriétaire de l’agence immobilière DSC Prestige.

Risque de cannibalisme

Mais le pari du Magic Pass comprend une grande inconnue. A la différence de Saas Fee, qui avait conditionné son offre à la vente de 77 000 abonnements, les 25 partenaires ne savent pas exactement quel sera le résultat de l’opération. Jusqu’ici, les quelque 82 000 forfaits écoulés ont permis d’encaisser l’équivalent de 43% du chiffre d’affaires moyen des trois dernières années. Les 57% restants? Vu le succès rencontré par la formule, «on ne sait pas combien de forfaits à la journée nous allons vendre», reconnaît Pierre Besson.

Et de préciser qu’un «fonds de solidarité» est prévu pour la redistribution, en fin de saison. Un calcul savant qui tient compte des journées skieurs enregistrées par chacune des 25 stations, du nombre de détenteurs de Magic Pass qui franchiront leur portail cet hiver et du prix de leur forfait journalier.

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Il y a une autre grande incertitude. Incontrôlable, imprévisible, insensible aux appels du pied, à la publicité ou à la motivation des skieurs: c’est l’enneigement. Tout le monde prie pour que, cette fois-ci, les pistes soient praticables pendant les vacances de Noël.

«La formule est convaincante»

C’est encore plus vrai pour les stations de basse altitude. Au Crêt-du-Puy, dans le canton de Neuchâtel à 1000 m d’altitude, le directeur Christian Wuthrich a un espoir: «Un mois et demi d’ouverture, ce serait idéal pour rester crédible», lance-t-il alors que l’hiver dernier, ses remontées mécaniques ont tourné durant une trentaine de jours.

Lui aussi en convient: «C’est un hiver expérimental. Mais lorsqu’on nous a approchés [sa station est déjà liée avec celles des Bugnenets et de Tramelan, ndlr], nous avons rapidement été séduits. La formule est convaincante, On ne peut pas dire que les grands essaient de manger les petits.» Le plus grand bénéfice attendu, ce sont les skieurs neuchâtelois ou jurassiens, qui, les hivers précédents, avaient un abonnement de saison dans une station des Alpes mais qui, désormais, «peuvent aussi venir chez nous pour une journée, ou pour une soirée, puisque les pistes sont illuminées».

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Il faut bien le reconnaître. S’il y a bien quelques sceptiques, il est difficile de trouver des voix critiques. Et ceux qui s’opposent à cette révolution ne veulent pas être identifiés. «On se trompe de solutions, affirme un professionnel de la branche. Si les gens ne viennent plus skier, ce n’est pas à cause du prix, c’est parce qu’on a négligé de former la relève. Il faut préparer les skieurs de demain, et non pas casser les prix pour attirer les clients évidemment tout heureux de bénéficier de cette offre mais qui, en majorité, seraient de toute façon venus.»

Contacté par Le Temps, Eric Balet, l’administrateur délégué de Téléverbier, n’a pas souhaité s’exprimer. Il se contente d’expliquer que le lancement d’une offre à 400 francs pour les moins de 25 ans dans les domaines des 4 Vallées, «n’est pas une réponse au Magic Pass. Cela fait des années que nous réalisons ce genre d’opérations».

Des disparitions?

Personne ne sait vraiment pourquoi les stations du Val D’Herens – Evolène, Arolla, La Forclaz – ne font pas partie de cette coopérative. La précipitation avec laquelle elle s’est construite, peut-être? Mais ce n’est qu’une question de temps, semble-t-il, pour que ce club des 25 s’agrandisse.

De l’avis du consultant Laurent Vanat, il est en revanche assez compréhensible que des destinations comme Verbier ou Zermatt n’aient pas pris part au projet. «Elles n’évoluent pas dans la même ligue et peuvent se permettre de se positionner différemment.» Il est, par conséquent, plus inquiet pour les stations moyennes qui n’y sont pas que pour les grandes qui bénéficient d’une réputation internationale.

Un autre interlocuteur qui, lui non plus, ne souhaite pas être nommé, a une forte conviction: «Le Magic Pass va provoquer une forte baisse des ventes de forfaits à la journée ou à la semaine. La majorité des stations n’a déjà plus de réserves. Elles ne pourront pas tenir le coup, et il faut aussi s’attendre à ce que certaines petites stations disparaissent.»

Le Magic Pass place les stations face à une question fondamentale. Pour régater avec les destinations voisines et inverser la tendance et retrouver la rentabilité, le marché suisse du ski peut-il se permettre de casser les prix? Ou doit-il continuer de mettre en avant la qualité des prestations? La réponse est attendue fin avril.


Un jour de moins chaque hiver

Les Suisses aiment de moins en moins le ski alpin. C’est l’un des problèmes structurels auxquels doivent faire face les stations. Mais il y en a un autre, irréversible celui-ci: la neige aime de moins en moins les Alpes.

Publiée en septembre 2016, une étude conjointe de l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SFL), à Davos, et l’Institut de Géographie de l’Université de Neuchâtel a posé des chiffres sur cette tendance que plus personne ne peut ignorer. En 2015, dans les Alpes suisses, la saison d’hiver a commencé en moyenne douze jours plus tard et s’est terminée vingt-six jours plus tôt qu’en 1970.

Tous les dix ans, les stations situées entre 1139 mètres et 2450 mètres ont ainsi perdu neufs jours de couverture neigeuse, explique l’étude. Autrement dit, chaque année, les pistes comptent un jour de moins d’enneigement.

Comme le montrent les résultats de cette étude, et contrairement à ce que pourraient laisser croire les derniers Noël aux allures d’automne tardif, c’est surtout la fonte des neiges de plus en plus précoce, au printemps, qui raccourcit les saisons de ski. Tous les dix ans, elle intervient 5,8 jours plus tôt. (SP)

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