Une petite phrase du premier ministre japonais a eu un effet retentissant sur les marchés financiers. Jeudi matin, le dollar a plongé contre le yen et les taux américains à dix ans ont atteint leur plus haut niveau depuis août dernier. Devant le parlement à Tokyo, Junichiro Koizumi a déclaré qu'il était «nécessaire pour le Japon de diversifier ses réserves en devises étrangères» et de privilégier les actifs «rentables et stables.» Il répondait à une question d'un député de l'opposition.

Des commentaires similaires indiquant un recul du dollar comme monnaie de référence avaient déjà été entendus en Corée, en Chine et en Russie. Le fait que le Japon se joigne à ce concert change la donne. En effet, l'année dernière, Tokyo a acheté pour 166 milliards de dollars de bons du Trésor américains. A fin décembre, son Ministère des finances affirmait en détenir pour 712 milliards. C'est colossal: en 2004, le déficit américain a été de 617 milliards. Cela signifie que les Japonais ont financé à eux tout seuls 27% de la frénésie de consommation à crédit des Américains. Si le Ministère japonais des finances se mettait à préférer l'euro, le billet vert pourrait encore dégringoler et les taux longs américains pourraient prendre l'ascenseur. La réaction des marchés jeudi n'était qu'un avant-goût dans ce sens.

Une telle évolution n'est pas forcément néfaste. Les autorités américaines encouragent la baisse du dollar pour gagner des parts de marché à l'étranger, réduire le déficit commercial et compenser l'inévitable ralentissement de la consommation intérieure. Elles recherchent également une hausse des taux longs afin d'encourager les Américains à épargner davantage. Ils remplaceraient alors les Japonais comme principaux acheteurs des bons du Trésor.

L'objectif est un «atterrissage en douceur». Mais l'entêtement des taux longs américains à rester au plancher malgré les hausses successives des taux directeurs de la Fed, la banque centrale américaine, devenait problématique. De ce point de vue, les propos de Junichiro Koizumi étaient les bienvenus.

Le danger est que les taux longs ne montent trop et qu'ils étranglent les ménages américains fortement endettés. Cela entraînerait non seulement un krach obligataire, mais aussi une récession mondiale. Au lieu d'être seulement égratigné par une hausse modérée des taux, le pactole de 712 milliards amassé par les Japonais perdrait une grande partie de sa valeur. La partie est serrée: «On peut estimer que des taux à 10 ans entre 4,5% et 5% sont compatibles avec l'atterrissage en douceur», observe un spécialiste dans une banque privée à Genève. Jeudi matin, ils sont montés jusqu'à 4,57% contre moins de 4,0% un mois plus tôt. Le terrain sur lequel Junichiro Koizumi s'est aventuré est ultrasensible. D'ailleurs, son ministre des Finances s'est immédiatement employé à rectifier le tir en indiquant que l'allocation d'actifs demeurait inchangée.

Les Japonais comptent bien sortir gagnants de l'ajustement économique entrepris par les Etats-Unis. Entre ce pays, le Japon et la Chine, un système triangulaire s'est mis en place. Schématiquement, les Chinois inondent les supermarchés américains contre des dollars. Ils les utilisent pour acheter des machines et des équipements japonais. Tokyo boucle la boucle en recyclant tous ces dollars en bons du Trésor.

Pour continuer à gagner des parts de marché, la Chine tarde à réévaluer sa monnaie contre le dollar. La Banque centrale japonaise joue le même jeu en laissant planer le spectre d'une intervention massive si d'aventure le yen venait à trop s'apprécier face au billet vert. Il s'agit pour elle de préserver ses exportateurs, cheville ouvrière de la sortie d'une décennie de récession. En Europe, aussi, les exportations sont le principal vecteur de croissance. Mais la Banque centrale européenne joue le jeu du libre marché en laissant l'euro s'apprécier contre le dollar. Dans ce vaste échiquier, les chômeurs européens constituent la principale variable d'ajustement.