Il ne reste plus que quelques jours. Le 29 avril à 23h59, Google fermera les portes de son Fonds d’aide d’urgence pour le journalisme. Jusqu’à cette date, toutes les petites et moyennes entreprises de presse de la planète – suisses y compris – peuvent solliciter une aide financière de la part de la multinationale américaine. «Les informations locales sont une ressource vitale pour garder les gens et les communautés en contact. Aujourd’hui, elles jouent un rôle encore plus important en rendant compte des appels à rester à la maison, des fermetures d’écoles et de parcs, et des informations sur la façon dont le virus affecte la vie quotidienne», écrivait le 15 avril Richard Gingras, responsable de l’agrégateur de nouvelles, sur un blog de la société. La dotation globale du fonds n’est pas connue.

Voilà donc de l’argent sur la table. Les journaux suisses, qui ne cessent de réclamer à Google d’être rémunérés pour son service News, devraient-ils le solliciter? «Face à l’effondrement des recettes publicitaires dues à la pandémie, toute aide est bonne à prendre. Cela étant, la meilleure manière pour Google de soutenir la presse serait de verser à celle-ci son dû pour l’utilisation des contenus rédactionnels sur son moteur de recherche», estime Daniel Hammer, secrétaire général de Médias Suisses, la faîtière des éditeurs. «Ce récent programme apparaît surtout comme une opération de relations publiques bien léchée, grâce à laquelle Google espère tirer un bénéfice pour son image propre.»

«Montants très modestes»

Daniel Hammer poursuit en relevant que «les montants octroyés par la multinationale sont très modestes: un titre de presse local ou régional peut tout au plus espérer obtenir quelques milliers de francs, une somme sans commune mesure avec l’utilisation que fait Google des contenus rédactionnels de ces mêmes titres.» Pour certains, cette somme sera cependant utile. «J’ai rempli la demande, car Le Journal de Morges est éligible, détaille Cédric Jotterand, son rédacteur en chef. Nous cherchons des sources de financement au niveau local, pourquoi pas au niveau mondial. Et je suis un adepte du fait de cultiver mon indépendance, tout en recherchant des partenariats. Je préférerais mener ces discussions avec les grands éditeurs suisses, dans un rôle de laboratoire.»

Cédric Jotterand, qui a racheté fin 2017 l’entier du capital du Journal de Morges, poursuit: «Depuis plusieurs années, je cherche de tels financements pour monter des projets intéressants pour les lecteurs et le journal mais qui ne sont pas «finançables» par le modèle classique, soit la publicité et les abonnements.» Celui qui est aussi directeur de sa publication donne un exemple: «Nous produisons un journal avec les gymnasiens de Morges, ce qui implique deux journalistes pendant une centaine d’heures, de la relecture, l’impression, distribution. Je le fais parce que ça me tient à cœur, que ça nous permet de travailler avec les lecteurs de demain et leurs familles, mais je n’ai pas les moyens d’avancer les fonds sans un partenaire qui croit à ce projet à moyen terme.»

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Fonds similaire chez Facebook

D’autres médias se refusent à solliciter cette aide. «La Liberté ne va pas demander cette aide. Elle attend plutôt que ses droits soient reconnus dans une législation à venir sur le droit voisin», affirme Serge Gumy, rédacteur en chef du quotidien fribourgeois. Le droit voisin, adopté par l’Union européenne, doit notamment permettre aux médias de se faire rémunérer par les géants du web. De son côté, TX Group, qui possède notamment Tamedia et les titres 24 heures et la Tribune de Genève, dit «avoir pris connaissance de cette initiative». «Ce fonds s’adressant principalement aux petites et moyennes rédactions, il ne concerne donc pas Tamedia», relève Patrick Matthey, responsable de la communication de TX Group.

Quant au Temps, il pense plutôt solliciter un autre organisme, annoncé le 9 avril par Facebook, et lancé en collaboration avec l’institut à but non lucratif European Journalism Centre, basé aux Pays-Bas. Ce fonds, destiné aux médias locaux européens qui doivent présenter des projets, est doté de 3 millions d’euros.

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Batailles au niveau mondial

En parallèle se jouent d’autres bras de fer à l’étranger. En France, début avril, l’autorité de la concurrence ordonnait à Google de négocier «de bonne foi» avec les éditeurs et les agences de presse en France sur la rémunération de leurs contenus protégés par les droits voisins. Et l’Australie annonçait ce lundi qu’elle allait contraindre Google et Facebook à rémunérer les contenus des éditeurs de presse. «L’expérience montre que Google ne réagit vraiment que sous la pression législative. Nous attendons de voir de quelle manière seront mises en œuvre les nouvelles réglementations sur le droit d’auteur (droit voisin) dans les pays de l’Union européenne», affirme Daniel Hammer, qui conclut: «Nous demandons que les deux sociétés versent enfin aux éditeurs une part des revenus publicitaires générés par l’utilisation de contenus journalistiques sur leurs plateformes.»

Pour l’heure, la Suisse n’envisage pas de contraindre légalement les géants du web à rémunérer les éditeurs de presse. Et une aide directe provenant de la Confédération n’a pour l’heure pas été décidée.

De son côté, Google note que, depuis plusieurs années, sa «Digital News Initiative» a soutenu des médias en Europe pour une somme totale de 150 millions d’euros. Et 15 projets d’organisations et de médias suisses ont ainsi été financés pour plus de 3 millions d’euros.