Invité vendredi par Tony Blair à participer à Londres à un sommet des «gouvernements progressistes», Nestor Kirchner, le président argentin, en profite pour prolonger son séjour en Europe – d'abord à Bruxelles, puis à Paris et enfin à Madrid. Après une crise sans précédent, l'économie du pays se stabilise, mais l'Argentine a besoin de prouver aux investisseurs étrangers que cette embellie n'est pas qu'un feu de paille et qu'ils sont les bienvenus.

La tâche risque d'être difficile, car les entreprises européennes qui possèdent des intérêts argentins dans les services comme la distribution d'eau, d'électricité, de gaz ou le téléphone ont été sérieusement ébranlées par les conséquences de la dévaluation de janvier 2002. Malgré leurs demandes réitérées pour obtenir une hausse des tarifs et la pression du FMI, le gouvernement argentin s'y est toujours opposé, craignant des troubles sociaux dans un pays à peine remis de ses blessures. «Dans les dix-huit mois qui viennent, nous allons négocier de nouveaux contrats mais les prix n'augmenteront pas car nous ne sommes pas sortis de la crise, du chômage et de la pauvreté», a encore martelé Julio de Vito, le ministre du Plan, avant le départ de Nestor Kirchner pour l'Europe.

Au début de l'année 2002, en défaut de paiement auprès des organismes internationaux, le gouvernement argentin a décidé d'abandonner la convertibilité un peso = un dollar en vigueur depuis une décennie, mais qui depuis deux ans ne correspond plus du tout à la réalité économique et financière d'une Argentine fortement endettée. Pour éviter une hausse subite des tarifs de la part des opérateurs des services publics, une loi dite d'«urgence économique», adoptée par le parlement argentin le 6 janvier 2002, gèle les tarifs en pesos.

D'un jour à l'autre, une facture d'électricité de 30 dollars se transforme en facture de 30 pesos – c'est-à-dire à l'époque moins de 10 dollars. Même si les coûts d'exploitation (salaires, administration, commercialisation, etc.) sont aussi libellés en pesos et permettent de compenser cette perte de revenus, le coup est rude pour ces sociétés souvent fortement endettées en dollars auprès de banques étrangères qui entendent être remboursées en dollars.

Une enquête du quotidien Pagina 12 estime que les pertes financières des 61 entreprises de services publics privatisées atteindraient 8 milliards de dollars. Une commission de renégociation des tarifs a été mise en place il y a quelques jours, mais elle ne prévoit pas l'aboutissement de ses travaux avant décembre 2004. Peu disposées à attendre jusqu'à cette date, 38 sociétés dont Siemens, Suez, Camuzzi, Unisys et Enron ont décidé de porter plainte pour rupture de contrat devant le Cirdi (Centre international pour le règlement des différents relatifs aux investissements), qui dépend de la Banque mondiale.

Dans les années 90, le gouvernement Menem lançait une vague de privatisations visant à améliorer les services publics. Des entreprises américaines mais aussi européennes – comme EDF, Total, Suez, Telefonica et Telecom Italia –, intéressées par un marché en expansion et dont la monnaie était dollarisée, se sont portées acquéreuses des services d'eau, d'électricité, de gaz ou de téléphone. Les concessions étaient en général prévues pour trente ans et le risque était minime, puisque les tarifs étaient indexés sur l'inflation aux Etats-Unis.

Avec la «pesification» de l'économie, c'est-à-dire l'abandon de la parité dollar/peso, tout a basculé. Car pour investir, la plupart des entreprises se sont tournées vers des marchés financiers extérieurs, invoquant le peu d'intérêt du système bancaire local pour des prêts à plus de dix ans. A cause de la dévaluation, Edenor, contrôlée par EDF et qui distribue l'électricité dans le nord du Grand Buenos Aires, avoue des pertes de 510 millions de pesos (182 millions de dollars) depuis janvier 2002, soit un montant supérieur à celui de ses bénéfices engrangés depuis son installation en 1992.

Paradoxalement, la plupart de ces entreprises obtiennent depuis le début de l'année 2003 des résultats positifs en termes d'exploitation, c'est-à-dire sans prendre en compte le remboursement des dettes contractées en dollars. Le gouvernement argentin entend s'appuyer sur cet argument pour renégocier les contrats et arracher des hausses limitées à 10%. Avec l'appui du FMI, les entreprises étrangères réclament trois à quatre fois plus, ce qui semble totalement irréaliste, y compris pour les économistes de la Banque mondiale qui proposent une solution alternative: réduire les taxes sur les services publics.

En Argentine, 30% de la facture d'électricité ou de gaz représentent en effet des impôts, contre seulement 5 à 15% dans les pays de l'OCDE. En diminuant ce taux d'imposition, gouvernement et entreprises privatisées disposeraient d'une marge de négociation plus importante.