Analyse

Le président de Swiss Re veut supprimer l’âge de départ à la retraite

La Suisse est au bord de la crise gérontocratique. Walter Kielholz accuse, dans un essai, la politique d’être arc-boutée sur la période de 58 à 65 ans et de ne pas élargir le spectre. Les incitations fiscales sont à revoir, ainsi que, dans les entreprises, l’ensemble de la formation et de la gestion des carrières

«La Suisse est de moins en moins capable de se réformer», constate Walter Kielholz, président du conseil d’administration de Swiss Re, dans un essai bref, dense et provocateur (Demografie und Zukunftsfähigkeit, NZZ Libro, 2017). Une société «gérontocratique» est orientée vers le court terme. Elle limite la prise de risque, l’acceptation du changement et préfère la consommation à l’investissement. Sa productivité en souffre.

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Le pire est à venir. En 2035, l’électeur aura un âge médian de 62 ans. Il se préparera à profiter d’une retraite bien méritée et deviendra un bénéficiaire net des transferts de l’Etat. Ceux qui financent les retraites et les salaires des employés de l’Etat, qui sont indirectement receveurs nets, ne représentent aujourd’hui que 35% de la population. La volonté de réforme va fortement décliner, selon l’auteur. «Le vieillissement démographique transforme pourtant fondamentalement notre société. Un changement non pas linéaire, mais en phase d’accélération», écrit-il. Les plus de 64 ans passeront de 1,5 à 2,5 millions d’ici à 2040. Une augmentation de 67%!

Un changement de mentalité

Les thèses de Walter Kielholz ne se limitent pas à des micro-mesures ou à des modifications de taux. C’est à un changement de mentalité qu’il invite notre pays. En politique et dans les entreprises. Mais la première décision à prendre est précise. Elle consiste à supprimer l’âge de la retraite.

Le président de Swiss Re s’appuie ici sur l’ouvrage The 100-Year Life. Lynda Gratton et Andrew Scott, ses auteurs, prévoient que chaque personne née aujourd’hui a une probabilité de 50% de dépasser la barre des 100 ans. La vie ne sera plus divisée en trois périodes distinctes (formation, travail et retraite). Elle se transformera au profit de modèles plus flexibles. L’individu aura deux ou trois carrières et se formera toute sa vie. L’auteur regrette que la politique actuelle se concentre sur la période de 58 à 65 ans au lieu d’encourager cette population à rester active et productive.

Le besoin de changer existe. «Beaucoup de retraités souffrent de ne plus avoir de tâches concrètes à accomplir et d’un manque d’options», observe le président de Swiss Re. Mais seuls 12% des 65 ans et plus ont encore une activité.

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Pour définir la «société active» de ses désirs, Walter Kielholz s’appuie sur une étude interne à Swiss Re, non publiée, qui, à partir d’un sondage, dresse le portrait du citoyen face au vieillissement. Celle-ci répartit les individus en deux catégories. La première regroupe, d’une part, ceux qui se concentrent sur la stabilité, partagés entre les «planificateurs», gardant le contrôle maximum sur leur devenir, et, d’autre part, les «bénéficiaires de transferts», qui réduisent leurs activités et leurs dépenses. La seconde catégorie comprend les plus ouverts à la nouveauté, les découvreurs de nouveaux horizons et les entrepreneurs, en quête de nouveaux projets. «Il est incontestable qu’une part croissante des plus âgés voudront organiser leur vie eux-mêmes et rester actifs plus longtemps», prévoit Walter Kielholz. Mais pour créer ce qu’il nomme une «société active», l’Etat et les entreprises doivent changer de politique.

Comment créer une «société active»

L’Etat devrait offrir des avantages fiscaux en faveur du travail au-delà de 65 ans, par exemple mettre un terme aux contributions à l’AVS. Les prestations devraient être accrues significativement en cas de prolongation de l’activité, et distribuées par exemple au moyen d’un versement unique. Pour 50% des sondés de l’étude de Swiss Re, la perspective d’une rente supérieure serait, à ce sujet, un élément majeur.

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Mais davantage que les aspects monétaires, la mentalité doit évoluer, principalement en matière de formation et de gestion de la carrière dans l’entreprise, propose Walter Kielholz. «Dans les entreprises, il n’y a pas de politique systématique d’encouragement au travail pour les plus de 65 ans. Au besoin, on se contente trop vite de chercher un spécialiste à l’étranger», constate l’auteur. L’expérience et le savoir des seniors profiteraient aux entreprises. L’économie suisse verrait rapidement la différence entre la sortie du salarié à 58 ans et, à l’aide d’une formation, la prolongation de l’activité jusqu’à au moins 65 ans. Pourquoi ne propose-t-on pas d’autres fonctions, mais à un salaire inférieur? Aujourd’hui, l’investissement en formation est directement fonction de l’âge du salarié. Il faut briser cette habitude, par exemple en le considérant comme une part des prestations de vieillesse. Le talent et le potentiel ne s’arrêtent pas à 45 ans.

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