Médias

La presse en détresse

En Suisse, les tirages des journaux payants se sont réduits de 1,15 million d’unités en vingt ans, selon une étude. Les annonces ont chuté de 60%. La faute de la SSR, dénoncent certains qui voudraient la priver de recettes publicitaires

Pas besoin d’ouvrir les journaux pour découvrir la crise de la presse. Sur la Toile, les informations – consultables gratuitement – se suivent et se ressemblent: rachat de titres historiques par des hommes d’affaires (The Washington Post, Libération), licenciements massifs (El País, la Voix du Nord) ou disparition de journaux imprimés (The Independent, New York Observer).

La lente agonie a aussi son pendant romand. Cet automne, Tamedia biffait 31 postes sur les deux quotidiens Tribune de Genève et 24 heures. L’Agefi se vide peu à peu de ses collaborateurs – passés de 51 à 32 en une année et demie, selon des sources proches de la rédaction. Le Courrier – qui ne paraît plus que quatre fois par semaine – s’est allégé au point de ne compter que 12 pages par édition. Et Le Temps a effectué 10 licenciements en mars 2015. En Suisse, le tirage des journaux payants a reculé de près de 30%, perdant 1,15 million d’unités entre 1995 et 2014, pour s’établir à 3,11 millions (soit la somme des tirages de tous les titres), selon l’Office fédéral des statistiques. En cause? L’apparition des journaux gratuits en 1999 et la transition numérique.

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Un manque à gagner d’un milliard

Tout aussi grave, les recettes publicitaires se sont effondrées de près de 60%, causant un manque à gagner de 993 millions de francs pour les journaux payants, rapporte l’étude «Medien und Meinungsmacht» (non traduite) du centre d’évaluation des choix technologiques (TA-Swiss), publiée la semaine dernière. En parallèle, le marché de la publicité en ligne prenait l’ascenseur pour se porter à 870 millions de francs en 2015. Dix ans plus tôt, il atteignait à peine 36 millions.

L’étude établit que les médias traditionnels se sont révélés incapables de capter ce marché: 22% de cette manne publicitaire est revenue a des annuaires en ligne et 37% à des moteurs de recherche. Les perspectives sont encore plus sombres: 99% de la croissance du marché publicitaire est accaparée par les géants Google et Facebook, selon les estimations de l’agence médias Digital Content Next. Ils échappent donc aux acteurs locaux.

Investissements dans l’e-commerce

Pourtant, les grands groupes de médias ont tenté de suivre les annonceurs et ont diversifié leurs activités en investissant dans des plateformes d’annonces immobilières, d’emploi ou d’e-commerce. «Auparavant ces annonces étaient intégrées dans les journaux, souligne Brigitte Hofstetter, coauteure de l’étude. Maintenant les recettes sont comptabilisées à part mais on demande encore aux journaux de rester profitables.» Justement, le reproche formulé par les syndicats de presse cet automne.

L’historien de la presse Alain Clavien voit dans les difficultés actuelles de la presse un «problème de financiarisation des médias. Dans leur meilleure époque les titres du groupe Edipresse [actuellement propriété de Tamedia] faisaient des rendements de 5-6%. Les grands groupes ont bon dos de jouer le couplet de la qualité des médias, alors qu’ils ont cassé l’appareil de production en demandant des rendements de 15%.»

Le soutien au papier a fait son temps

Dans leur étude, les auteurs suggèrent une révision du soutien public à la presse locale et régionale qui se fait actuellement de manière indirecte via des aides au tirage pour un total de 30 millions de francs. Un système qui a fait son temps, estime Brigitte Hofstetter: «Les journaux vendent de moins en moins de papier. Ce qui signifie que les aides vont également en diminuant et qu’on n’encourage pas non plus la mutation numérique.» En raison de la baisse des tirages, la subvention de l’année dernière n’a pas été entièrement écoulée.

Pistes évoquées pour soutenir la presse: une aide directe de l’Etat (lire ci-dessous), la promotion, via des exemptions fiscales, de modèles de propriétés alternatifs (copropriété par les employés ou fondations) ou la suppression de la publicité de tous les programmes de la SSR. «Nous avons des exemples de chaînes publiques non financées par la publicité», soutient Brigitte Hofstetter. En 2014, les recettes des chaînes privées et publiques dépassaient pour la première fois celle de la presse payante en s’établissant à 772 millions de francs.

Un fonds pour la transition numérique

La chaîne publique britannique BBC n’a jamais affiché de contenu publicitaire et le groupe France Télévisions a arrêté d’en diffuser après 20 heures en 2008. Une mesure inapplicable en Suisse, estime Patrick Nussbaum, ancien responsable de l’information radio à la RTS: «La Suisse ne possède pas de chaîne de télévision privée de portée nationale. Il n’y aurait pas de report de ses annonces sur les autres médias. Vous imaginez une campagne nationale de la Migros sur Léman Bleu?»

Celui qui est entré à la RSR en 1989 avait évoqué en décembre, sur les ondes de l’émission Forum, la possibilité de créer un fonds suisse pour l’innovation numérique, généré par la SSR – qui renoncerait à une partie de la redevance ou reverserait une partie de ses recettes publicitaires – et la Confédération. «L’objectif est de permettre à la presse et à l’ensemble de l’audiovisuel de développer de nouveaux modèles numériques, sans laisser 80% d’entre eux sur le carreau. Et puis cela aurait pour avantage de permettre d’enterrer la hache de guerre entre médias.»

Du côté de Tamedia – qui représente avec Ringier (copropriétaire du Temps) 80% du tirage en Suisse et 88% en Suisse romande – on rappelle avoir investi plusieurs centaines de millions dans le développement de son réseau de journaux mais on soutient qu’un «financement des médias par nos plateformes de petites annonces ou via un subventionnement étatique ne serait pas durable et dangereux en matière d’indépendance des médias». La presse est donc condamnée à rester rentable.


Beaucoup de pistes, mais rien de mûr

Faut-il aider directement les médias, même privés, pour garantir une information de qualité? Cette proposition de la Fondation «TA-Swiss» n’est pas mûre, à en croire les premières réactions du monde politique. Mais le sujet n’est plus tabou et la gauche est prête à entrer en matière

A droite, le soutien direct à la presse n’enthousiasme personne, pour ne pas dire qu’il suscite une opposition frontale. «C’est ridicule. Un média aidé par le pouvoir politique perd son indépendance», déclare le conseiller national Peter Keller (UDC/NW), historien et auteur à la «Weltwoche». Quant à Fathi Derder (PLR/VD), lui aussi journaliste, il est à peine moins sévère: «Moins la politique se mêlera d’aide aux médias, mieux ceux-ci se porteront. De manière générale, une aide est un découragement à l’innovation».

Fathi Derder note que l’industrie de la musique et les médias ont été les deux premiers secteurs touchés par la révolution numérique. «Or, la première s’est réinventée, contrairement aux seconds». Le Vaudois ne comprend pas que les médias n’aient jamais sollicité les fonds de recherche de la Commission de la technologie et de l’innovation (CTI, prochainement Innosuisse) en travaillant par exemple avec des spécialistes des algorithmes. «Ils ont peur de remettre en cause leur modèle d’affaires actuel», regrette-t-il.

130 millions par an

La CTI dispose d’environ 130 millions par an pour des projets ayant un gros potentiel d’innovation et de bonnes chances de succès sur le marché. Reste à savoir comment elle accueillerait une demande venant du secteur des médias.

En tout cas, c’est aussi l’une des pistes à laquelle songe Géraldine Savary, conseillère aux Etats (PS/VD) et membre de la Commission des transports et des télécommunications. «Je plaide pour que la CTI puisse aussi soutenir des projets liés aux médias», déclare-t-elle.

A gauche, un soutien direct à la presse privée n’est plus tabou. Le 27 janvier prochain, le groupe parlementaire socialiste se réunira à Lausanne pour se pencher sur la politique des médias. «Je suis convaincue que la Confédération doit revoir son aide aux médias», précise Géraldine Savary, pour laquelle le soutien indirect accordé par La Poste – sous forme d’un rabais sur la livraison des journaux – est «totalement insuffisant».

Soutien aux médias privés envisagé

Dans ce débat, la gauche se battra prioritairement pour un service public fort incarné par la SSR. Mais elle envisage aussi un soutien aux médias privés fournissant un journalisme de qualité. Les options? Jacques-André Maire (PS/NE) évoque une taxe sur les recettes publicitaires en Suisse – environ 2,5 milliards – qui serait versée dans un fonds. Il peut aussi s’imaginer une taxe sur les éléments rédactionnels paraissant sur les moteurs de recherche étrangers, même s’il s’avoue conscient qu’elle serait très difficile à mettre en place. A l’évidence, le débat ne fait que commencer.

Michel Guillaume


Quand les rotatives cesseront de tourner

Les imprimeries ont perdu des centaines de postes ces dix dernières années. «La question de la survie des dernières imprimeries se reposera en 2021» estime un fin connaisseur du secteur

Les heures du papier sont-elles comptées? Martyrisées par la crise de la presse et le recul des tirages ces dix dernières années, les imprimeries ferment les unes après les autres. Les rotatives de la Basler Zeitung et de la NZZ se sont arrêtées de tourner en 2013 et 2014, celles d’Edipresse à Genève l’ont fait en 2006, balayant au passage des centaines d’emplois. Les imprimeries de presse se comptent désormais sur les doigts de la main, la plupart appartiennent aux groupes de médias Tamedia et Ringier (copropriétaire du Temps).

La question de la survie du secteur se posera en 2021-2025

Michel Berney – 64 ans dont vingt passés à la tête des imprimeries d’Edipresse – a vécu l’ère où l’on trouvait des rotatives dans les sous-sols de chaque rédaction. Il craint désormais de voir la dernière imprimerie de presse disparaître: «La question de la survie du secteur se posera en 2021-2025 quand il faudra renouveler les installations actuelles. On amortit d’ordinaire ces investissements sur trente ans.» Un horizon bien trop long vu la dynamique actuelle dans la presse écrite et qui risque de dissuader les propriétaires des rotatives.

Le franc fort «achève» les imprimeries

«J’ai dû licencier beaucoup de gens en vingt ans. J’étais fatigué de toujours restructurer sans voir d’investissements, sans aucune possibilité de développer le produit.» De guerre lasse, Michel Berney a quitté le secteur en 2015. Mais, selon lui, cette concentration était inévitable, pour permettre aux principales imprimeries de survivre: «A l’époque, il fallait mettre 15 millions de francs pour une rotative. Aujourd’hui, grâce à la fermeture de tous ces centres, on peut trouver du matériel d’occasion pour 500 000 francs.»

Difficile pourtant d’imaginer que les rotatives subissent le même sort que les imprimeries de labeur, qui produisent des magazines et n’ont donc pas besoin de fonctionner sur un rythme quotidien. «Il n’y en a pratiquement plus en Suisse, confirme Michel Berney. L’abandon du taux plancher a fait passer l’écart dans les coûts de production à 40%. Ceux qui hésitaient à relocaliser l’impression de leurs magazines ont finalement décidé de rester dans les pays limitrophes.» Signe du temps: après 15 ans en Suisse, les CFF ont annoncé qu’ils publieront leur magazine «Via» en Allemagne.

Adrià Budry  Carbó

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