Média

«La Presse», Titanic du numérique, abat sa dernière carte

Après avoir abandonné sa version papier pour le tout numérique, le journal «La Presse», longtemps l’un des principaux quotidiens du Québec, est lâché par son actionnaire Power Corporation. Le futur du cyberquotidien montréalais est incertain

Cela a commencé le 9 mai par un titre vachard du Journal de Montréal: «Power Corporation arrête l’hémorragie financière». Qui est le blessé? C’est le quotidien montréalais La Presse, un vénérable vieillard né en 1884. Et le tireur? C’est le conglomérat financier Power Corporation (PC), propriété des Canadiens Paul Jr et André Desmarais. Les deux milliardaires abandonnent leur vieille danseuse. Stupéfaction dans le microcosme. La Presse devient un organisme à but non lucratif. Pour faire passer la pilule, les patrons de PC offrent 50 millions de dollars canadiens (38,8 millions de francs) à la nouvelle structure. Avec la promesse de pérenniser le fonds de pension des 500 employés. Personne n’a vu venir le coup de Trafalgar des Desmarais. Voila pour les faits.

Le président du journal, Pierre-Elliott Levasseur, écrit alors dans La Presse que la «nouvelle structure ouvrira la porte à l’appui du gouvernement fédéral, ainsi que de grands donateurs…». Selon l’ex-correspondant de Libération au Canada et professeur de journalisme à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Alain Gerbier, il n’est «pas sûr que La Presse survive avec son nouveau modèle. C’est un peu le saut dans l’inconnu», confie-t-il. Et le réputé professeur Florian Sauvageau, fondateur d’un Centre d’études sur les médias, d’ajouter: «On aura sans doute du mal à maintenir une salle de rédaction aussi importante que la rédaction actuelle.» Avec des salaires de 80 000 à 100 000 dollars, les journalistes syndiqués de La Presse coûtent quatre à cinq fois le salaire minimum.

Jeune et branché

La chute de La Presse a commencé avec un accident d’avion. Le 31 octobre 1999, le vol 990 d’Egyptair qui relie New York au Caire s’écrase avec à son bord l’éditeur adjoint du quotidien, Claude Masson. C’est apparemment une catastrophe pour le journal libéral, d’autant plus que son éditeur principal prend sa retraite peu après. Le directeur d’un quotidien régional, Guy Crevier, est nommé en 2001 à la tête du titre. Changement de style. Le patron embauche des jeunes journalistes. Il crée des cahiers tendance. Il relooke la maquette. Alain Gerbier se souvient: «Le contenu est devenu plus léger, plus tape-à-l’œil, plus racoleur.»

Dès 2001, le nouveau boss, visionnaire, mesure le potentiel d’internet. Il fonde un site web, Cyberpresse. Dans son esprit, le papier est mort. Alain Gerbier précise: «Crevier a voulu faire jeune, moderne, branché, geek. […] Il a opté pour une fétichisation de la technologie sans prendre le temps, la peine, d’en anticiper ou mesurer les pièges ou les faiblesses. Il a, comme au poker, bluffé. Il a tout misé sur le numérique.» A l’époque, les chefs de service n’ont qu’un mot: «Faites jeune.» Le journal s’éloigne de son lectorat payant de quinquagénaires. Longtemps journaliste vedette de La Presse, Eric (prénom fictif) confie: «La Presse comptait de nombreux cahiers thématiques avec de la pub. A la fin 2017, les cahiers Voyages ou Automobiles, vaches à lait publicitaires, n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes.»

Opacité

En 2010, Guy Crevier poignarde la version papier pour un projet de tout numérique. PC y investit 40 millions de dollars. L’information gratuite sur tablette et iPad naît en 2013. C’est La Presse+. Le lectorat traditionnel est déboussolé. La Presse+ aurait gagné des centaines de milliers de lecteurs selon Guy Crevier, mais PC ne publie pas les résultats du journal. Tout est opaque à La Presse. A la fin 2015, le groupe abandonne le papier les jours de semaine. Les licenciements se multiplient.

Le papier disparaît totalement le 30 décembre 2017. «Entre le modèle que nous avons conçu en 2010 et la réalité d’aujourd’hui apparaît un écart important en termes de revenus publicitaires, dû à la montée fulgurante des […] Facebook et Google», écrit début mai Pierre-Elliott Levasseur. La faute aux GAFA? Alain Gerbier est sceptique: «A quelques exceptions près, le problème est la manière contemporaine de faire du journalisme au Québec: l’approche est toujours paroissiale, locale, familiale, anecdotique.»

La charité

Professeur de journalisme à l’UQAM et spécialiste du cyberjournalisme, Jean-Hugues Roy tempère: «La Presse+ n’est pas un échec. Elle n’est pas rentable. Ses administrateurs l’admettent ouvertement. C’est un succès dans la mesure où les lecteurs sont au rendez-vous.» Oui, mais quel futur? «La charité», répondent les analystes. Ce que Jean-Hugues Roy appelle «le soutien philanthropique». Ottawa devra changer la loi pour le permettre. Le professeur estime que le public pourrait contribuer à la pérennité du journal, via des impôts ou des abonnements. La troisième source de financement proviendrait de redevances sur les appareils connectés et la bande passante, voire de «redevances prélevées sur les géants du web».

La réalité est peut-être plus contrastée. Pierre-Elliott Levasseur a jugé que des abonnements tueraient le lectorat gratuit! La Presse, longtemps l’histoire d’un seul homme, Guy Crevier, devra vite tourner la page. Les 50 millions de dollars versés par les Desmarais vont rapidement s’épuiser. Antoine Char, l’ancien directeur de l’Ecole des médias de l’UQAM, conclut: «Aucun média n’a vraiment un modèle parfait. Si c’était le cas, il aurait fait des clones.»

Publicité