C’était pour le moins inattendu. Sous pression depuis l’annonce des bonus qu’elle souhaitait s’octroyer pour 2016, la direction de Credit Suisse a fait marche arrière dans la nuit de jeudi à vendredi. Le risque d’essuyer un camouflet lors de l’assemblée générale prévue le 28 avril prochain devenait de plus en plus grand. Le numéro deux bancaire helvétique a ainsi proposé à son conseil d’administration de renoncer de manière volontaire à 40% de ses bonus.

Tollé depuis fin mars

La publication du montant originel – dont 26 millions de francs de bonus à court terme pour la direction de la banque, qui perdait 2,7 milliards la même année – a provoqué un tollé fin mars, qui ne s’est pas apaisé. Au contraire, toujours plus de conseillers et d’actionnaires ont déclaré leur intention de refuser les rémunérations variables des dirigeants.

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A en croire les documents publiés par Credit Suisse, l’initiative vient du directeur général, Tidjane Thiam, ou du moins de l’équipe exécutive de la banque, inquiète des réactions vives suscitées par l’enveloppe. Selon le communiqué de Credit Suisse, Urs Rohner, président du conseil d’administration de la banque, a engagé le dialogue avec plusieurs propriétaires de l’établissement. Alors que ces derniers se sont dits satisfaits de la stratégie de la banque, ils ont émis des «réserves» quant aux rémunérations prévues.

Au total, rémunérations fixes et variables comprises, Urs Rohner devait engranger 4 millions en 2016, contre 3,2 l’année précédente. De son côté, Tidjane Thiam devait encaisser 11,9 millions. Outre les 40% de baisse de la part variable pour le comité exécutif et le conseil d’administration, ce dernier a décidé de maintenir sa rémunération au niveau de 2015 et 2016 et de renoncer à l’augmentation prévue pour cette année.

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Vive réaction de la fondation Ethos en avril

C’est la fondation Ethos qui avait réagi le plus vivement début avril. Exceptionnellement, elle avait publié ses recommandations de vote pour l’assemblée générale. Elle ne les communique en général qu’à ses clients, environ 200 caisses de pension suisses, et les rend publiques deux jours avant l’assemblée générale.

Elle s’oppose en particulier à la rémunération des dirigeants de la banque et au versement d’un dividende «au vu des mauvais résultats et de la situation préoccupante en matière de fonds propres». Contacté, Vincent Kaufmann, directeur d’Ethos, dit avoir connaissance de l’annonce de Credit Suisse et prévoit de rediscuter de la position de la fondation sur les bonus mardi. «Mais, pour le reste, cela ne devrait pas changer notre position», a-t-il ajouté.

Lire aussi: Le rapport complet et les recommandations d'Ethos (en anglais)

Attaque des actionnaires étrangers

Ethos n’a pas été le seul à monter au créneau. Une autre attaque est venue d’actionnaires étrangers. Le conseiller Glass Lewis, qui représente des investisseurs américains, avait recommandé de rejeter l’enveloppe des bonus. Mardi, ISS l’a suivi: l’enveloppe est trop élevée si l’on considère que la banque a connu les chiffres rouges deux années de suite, a expliqué le conseiller américain, qui soutient en revanche le versement du dividende, contrairement à Ethos. Sur ce point, Credit Suisse n’a pas annoncé de changement: le dividende reste prévu, comme l’an dernier, à 70 centimes par action.

Autre acteur important dans ce débat, le fonds souverain norvégien n’a pas officiellement pris position et le fait rarement en amont d’une assemblée générale. Contacté, il n’a pas répondu à nos questions. Sans parler nommément de Credit Suisse, il a cependant donné des indications allant dans le sens d’un refus. Le fonds souverain, qui détient près de 5% du capital de Credit Suisse, a expliqué dans une interview au Financial Times qu’il fallait toujours changer la façon dont les dirigeants sont rémunérés et le faire de façon plus «simple, transparente et basée sur le long terme».

Soutiens minorisés

Si quelques actionnaires étaient acquis à Credit Suisse – Harris Associates et le fonds souverain qatari, qui détiennent environ 10% à eux deux –, ils risquaient d’être minorisés.
Ethos ne peut pas dire quel pourcentage des clients qu’elle conseille allaient suivre ses recommandations, mais la fondation estime qu’elle représentera entre 3 et 5% des votes via des délégations. Dans l’hypothèse où BlackRock, toujours plus critique envers les rémunérations, et le fonds souverain norvégien comptaient refuser eux aussi, il était possible que le «non» domine. «Cela se joue entre 45 et 55% de non», estimait Vincent Kaufmann avant l’annonce surprise de Credit Suisse la nuit dernière.

Conséquences d’un refus

En cas de refus à l’assemblée générale, «la banque peut refaire immédiatement une proposition, mais c’est peu probable parce que les actionnaires qui délèguent leurs voix refusent généralement les votes imprévus», explique Vincent Kaufmann. L’établissement peut en outre revenir à une autre date avec un programme de bonus révisé qu’elle doit soumettre à l’assemblée. Si elle ne fait rien de tout cela, la direction n’aura droit à aucun bonus pour 2016.

Depuis l’entrée en vigueur début 2014 de l’ordonnance dérivée de l’initiative Minder, qui donne plus de poids aux actionnaires pour décider des rémunérations des entreprises cotées, il y a déjà eu deux cas où l’assemblée générale a refusé les rémunérations, ou une partie d’entre elles, rappelle Vincent Kaufmann. C’était le cas avec Gategroup. Entre-temps, la société a été reprise par des investisseurs chinois. Il n’a donc pas été nécessaire de proposer un nouveau plan.

Autre exemple, le conseil d’administration de Sika n’est pas non plus payé depuis deux ans en raison du refus de la famille Burkard, qui contrôle la majorité des voix.


Les points de friction avant l’assemblée générale

Avant l’annonce surprise de Credit Suisse, les rémunérations semblaient parties pour être le thème de friction central de l’assemblée générale à la fin du mois. Il y en a pourtant d’autres. Urs Rohner, président de la banque, est sous le feu des critiques.
Ethos a annoncé qu’elle s’opposait à sa réélection, considérant qu’il n’était pas la bonne personne pour diriger le conseil d’administration. Depuis qu’il «a pris la présidence en avril 2011, la banque a réalisé pour 10,9 milliards de francs de provisions et utilisé 7,4 milliards pour mettre fin à des contentieux juridiques».

«Parallèlement, l’action Credit Suisse a perdu près de la moitié de sa valeur et le nombre d’employés de la banque en Suisse a été réduit de 20%, à 17 020, à la fin de 2016», rappelle la fondation, qui s’oppose également à la décharge et à la distribution du dividende.
Autres sujets de débat, l’entrée en bourse de l’entité suisse de la banque, qui devait avoir lieu cette année et qui n’est plus une certitude, malgré un besoin toujours pressant de capital.

Des critiques se font également entendre sur la stratégie de croissance de la banque, jugée trop ambitieuse, et déjà revue à la baisse à l’automne dernier.
A cela s’ajoutent des affaires judiciaires qui ont plombé les comptes deux années de suite, alors qu’un nouveau scandale d’évasion fiscale a éclaté en Europe, où plusieurs bâtiments de Credit Suisse ont été perquisitionnés.

(M.F.)