Audit

La pression monte sur les «Big Four»

En Europe et aux Etats-Unis, les géants de l’audit sont de plus en plus souvent mis en cause dans des affaires financières. Certains, comme KPMG, ont même dû payer des amendes record. Des procédures judiciaires qui pèsent sur ce modèle d’affaires

Deux ans d’interdiction d’audit. C’est ce que risque Deloitte en Espagne, où depuis la semaine dernière la firme est inculpée pénalement dans l’affaire Bankia, qui vise à faire la lumière sur l’entrée en bourse ratée de l’établissement bancaire éponyme. En 2011, sept caisses d’épargne espagnoles fusionnaient et s’introduisaient sur le marché mondial. Mais l’opération fut une catastrophe et conduisit Madrid à débourser 22 milliards d’euros (plus de 25 milliards de francs) pour sauver la banque et la nationaliser. La justice soupçonne une trentaine de ses administrateurs d’avoir détourné de l’argent, entre autres. Le réviseur est désormais aussi sur le banc des accusés.

Réputation mise à risque

Le juge a d’abord inculpé Francisco Celma, associé de Deloitte responsable de l’audit de Bankia. Mais dernièrement, il a aussi considéré que sa société, en tant qu’entité juridique, devait être jugée pour ses erreurs comptables et pour «escroquerie». Deloitte, qui est la plus grosse entreprise d’audit en Espagne, a déjà payé dans cette affaire une amende de 12 millions d’euros suite à des sanctions émises par l’Institut de comptabilité et d’audit des comptes. En plus des dommages financiers, le procès pèsera sur sa réputation.

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Deloitte n’est pas le seul à connaître des ennuis judiciaires. Ces derniers mois, ses principaux concurrents – KPMG, EY, PricewaterhouseCoopers (PwC) – ont également dû rendre des comptes dans des affaires de grande ampleur. Mi-août, KPMG a ainsi payé plus de 6 millions de dollars (5,8 millions de francs) à la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, pour avoir mal réalisé un audit de Miller Energy Resources. Le réviseur n’avait «pas vérifié correctement les états financiers d’une société de pétrole et de gaz, ce qui a induit les investisseurs en erreur quant à la valeur de l’entreprise énergétique», a expliqué la SEC.

Au même moment, PwC se faisait également épingler au Royaume-Uni pour des erreurs dans son exercice de vérification de clôture de l’entreprise RSM Tenon Group. L’amende se monte à 5,1 millions de livres (6,6 millions de francs). Fin 2016, la filiale brésilienne de Deloitte se faisait sanctionner aux Etats-Unis par le bureau de supervision des auditeurs (PCAOB), pour avoir falsifié des rapports et produit de faux témoignages dans l’analyse des résultats de la compagnie aérienne Gol Linhas Aereas Inteligentes. Quant à EY, il n’est pas en reste: il a dû payer plus de 9 millions de dollars à la SEC pour mettre fin aux procédures à son encontre. Trois de ses cadres entretenaient des relations intimes avec leurs clients.

Des «Big Five» aux «Fat Four»

Les cabinets d’audit ne sont plus à l’abri de la justice. En cas de fraude, de corruption ou de faillite frauduleuse, leurs experts sont considérés comme responsables et condamnés comme tels. L’exemple le plus marquant reste encore celui d’Arthur Andersen, cabinet d’audit américain mis en faillite en 2002 après son implication dans le scandale de la firme énergétique Enron. Depuis sa disparition, les «Big Five» sont devenus les «Fat Four». Et les sociétés qui restent, toujours plus gigantesques, font régulièrement l’objet de critiques.

L’autorité britannique des marchés financiers, le Financial Reporting Council, réalise chaque année une évaluation du travail des auditeurs. En juin 2017, ses experts pressaient Deloitte et PwC d’améliorer la qualité de leur organisation.

Filiales suisses pas concernées

Ces procédures ne concernent pas les filiales suisses des «Big Four», qui se portent bien. Comme l’écrivait Le Temps jeudi dernier, PwC compte désormais 3258 employés en Suisse, un chiffre en constante augmentation. Au 31 mai, Deloitte en recensait 1823. Sa porte-parole ne fait aucun commentaire sur l’inculpation de sa société en Espagne. Mais elle convient que «la profession d’auditeur subit une transformation rapide. Aujourd’hui, l’environnement complexe requiert un audit plus dynamique, multidimensionnel et perspicace. Les marchés financiers et les investisseurs réclament un processus plus rapide et plus aigu, tout en attendant une qualité de service très haute.» Des défis que les «Fat Four» se doivent de relever.

Vincent Kaufmann, directeur d’Ethos, la fondation suisse pour un développement durable, qui s’engage pour «un actionnariat actif et responsable», estime que l’indépendance des réviseurs vis-à-vis de leurs clients doit être renforcée. Deux mesures, identiques à celles prises l’année dernière par la Commission européenne, font partie des lignes directrices de la fondation, même si elles ne sont pas des obligations prévues par la loi suisse.

«La première oblige à changer d’auditeur tous les vingt ans, indique-t-il. La deuxième prévoit de voter contre la réélection du réviseur si les honoraires de conseil dépassent ceux liés à l’audit, ce qui créerait un conflit d’intérêts dans le cadre de la révision des comptes.» L’évolution du cadre réglementaire pourrait éviter que les réviseurs ne se retrouvent sur le banc des accusés.

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