Analyse

Prévisions économiques, le mensonge des chiffres conjoncturels

Le brusque fléchissement de la croissance helvétique lève un coin de voile sur des difficultés persistantes des ménages sur le front de l’emploi et des salaires. Une réalité que certains indicateurs officiels, telles les prévisions de croissance publiées par le Seco ce mardi, contribuent à masquer

La nouvelle a surpris, selon la formulation politiquement correcte. En termes plus directs, elle a choqué les observateurs. La croissance helvétique, jusque-là érigée au rang d’exception au milieu d’une Europe en proie aux incertitudes, a plié. Le produit intérieur brut (PIB) n’a pas seulement ralenti. Il a brusquement reculé de 0,2% au troisième trimestre, giflant les analystes et leurs prévisions. Ce mardi, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a confirmé la tendance, revoyant à la baisse ses prévisions pour 2019.

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Pourtant, c’était écrit d’avance. Tout tient dans le dernier paragraphe d'un communiqué du Seco envoyé fin novembre: les ménages ont à peine augmenté leurs dépenses de consommation – ces dépenses que les économistes qualifient de moteur de l’économie. Pourquoi? Parce que la population suisse n’est pas aussi riche que le laissent croire certaines statistiques.

L’illusion du plein-emploi

A commencer par les chiffres du chômage, publiés chaque mois par le Seco. Ils affichent un taux très bas, en dessous de 2,5%, donnant ainsi «l’illusion d’une situation de plein-emploi», fait remarquer l’économiste Sergio Rossi – pour les pays industrialisés le seuil se situe autour de 3%. Or ces chiffres ne tiennent compte que des personnes inscrites dans les Offices régionaux de placement (ORP).

Si l’on élargit l’échantillon aux chercheurs d’emploi qui ne sont pas inscrits aux ORP, notamment les jeunes ou les chômeurs en fin de droits, le taux bondit à 4,5%, calculé selon la définition du Bureau international du travail par l’Office fédéral de la statistique (OFS). Certes, on est loin des taux affichés par certaines grandes économies voisines – la moyenne européenne est de 7,3%. Mais même ce chiffre ne dit pas tout: il ne quantifie pas tous les actifs qui en désespoir de cause ont cessé de chercher du travail.

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Ces personnes, on les retrouve en partie dans le recensement des bénéficiaires de l’aide sociale de l’OFS. Leur nombre a bondi depuis 2008, passant de moins de 100 000 personnes à plus de 250 000 en 2016. Soit une part de 3,3% de la population résidente permanente contre 2,9% il y a dix ans.

Les salaires stagnent, les prix augmentent

Par ailleurs, ces données ne disent rien de la nature parfois précaire de certains emplois. Notamment les temps partiels ou les contrats à durée déterminée. Ni sur le pouvoir d’achat des Suisses, qui tend à diminuer à en croire l’évolution des salaires. Ceux-ci stagnent (+0,4% en 2017 selon le Seco), tandis que le coût de la vie augmente. Adaptés à l’inflation (+0,5%), les salaires dits réels ont reculé de 0,1% l’an passé. Une situation «inédite depuis 2008», année qui marque le début de la crise, dixit l’OFS.

Pourquoi? Parce que les entreprises, qui ont misé sur la globalisation et l’ouverture des marchés, se trouvent aujourd’hui en difficulté sur leurs principaux débouchés. Les incertitudes géopolitiques pèsent sur les partenaires commerciaux de la Suisse. La croissance européenne faiblit. Elle fait les frais d’une guerre commerciale lancée entre les Etats-Unis et la Chine, qui se répercute sur ses principales économies. En particulier l’Allemagne, frappée dans son secteur clé de l’automobile (13% de son produit intérieur brut), en raison notamment de taxes à l’importation annoncées par Washington.

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Le franc, lui, continue de jouer son rôle historique de valeur refuge. Pour demeurer compétitives, les entreprises helvétiques renoncent donc à augmenter leurs prix, voire les abaissent. Ce qui se répercute à la fois sur les salaires, mais aussi sur l’embauche et sur leurs investissements. Elles pâtissent en outre des contraintes budgétaires de la Confédération, des cantons et des communes, qui jugulent leurs dépenses dans les infrastructures.

Moral en berne

Un contexte qui a de quoi saper sérieusement le moral. En particulier celui du consommateur, qui donc reporte et réduit ses dépenses. Alors oui, les perspectives que le Seco a publié ce mardi pour 2018 (et pour les deux années à venir) restent dans les chiffres noirs. A l’image de celles du KOF la semaine dernière, écartant du moins temporairement le spectre d’une récession.

Il n’empêche. Même le très libéral Fonds monétaire international met en doute la libre circulation des capitaux et les plans d’austérité, dans un brûlot publié en 2016 déjà dans la revue de l’institution, qui résonne comme un mea culpa. Les statistiques officielles ne parviennent plus à cacher la réalité des ménages sous le tapis.

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