Le 1er mai 2011 à 16h25, heure suisse, Keith Urban, l’ancien chef du bureau du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, écrivit un tweet indiquant: «Selon une personne digne de foi, ils ont tué Oussama benLaden.» Sur le marché de prédiction ­Intrade.com, le contrat «capture de Ben Laden» – oui, il en existait un qui permettait de spéculer sur cet événement – s’est rapidement réveillé après une longue période de léthargie. En vingt-cinq minutes, le prix s’est envolé, évaluant la probabilité de la prise du célèbre terroriste non plus à 7% mais à 99%. Il fallut ensuite attendre huit minutes avant l’annonce faite par les télévisions. Les marchés de ­prédiction sur lesquels des investisseurs prennent un risque financier n’ont pas seulement été utiles, précis et rapides à cette occasion. Leur performance supérieure aux collèges d’experts et aux sondages est démontrée par différents travaux de recherche, selon une étude du CESifo *.

La grande époque des marchés de prédiction sur les élections remonte au début du XXe siècle. Mais leur popularité a ensuite décliné au profit de sondages de plus en plus «scientifiques» et de «collèges d’experts». Leur renaissance, associée à la création de marchés tels que Intrade.com, remonte à la fin du XXe siècle. Ce regain d’intérêt résultait, selon les auteurs de l’étude, des leçons tirées de la théorie des marchés efficients et de la révolution des communications, permettant un transfert des informations en temps réel.

La structure de ces marchés de prédiction peut être très variée. Elle va du pari mutuel à l’équivalent des bourses d’actions. Le Hollywood Stock Exchange (HSE), par exemple, permet de parier sur le succès des films et la cote des acteurs. Ses qualités ont suscité l’intérêt des grands groupes financiers et le HSE a finalement été repris par Cantor Fitzgerald. Les critiques pourraient évoquer un risque de manipulation. Aux Etats-Unis, ils sont toutefois étroitement réglementés par la Commodities Futures Trading Commission (CFTC). Mais personne ne peut contester leur qualité première, la précision des prédictions. Le marché de Hollywood est par exemple un excellent indicateur de l’avenir commercial des films et des gagnants des Oscars.

Ces instruments de prévision existent aussi sous la forme de marchés de produits dérivés, tels que ceux émis par Deutsche Bank et Goldman Sachs. On en trouve sur des statistiques macroéconomiques, par exemple sur les ventes au détail, les créations d’emplois et les demandes d’allocations de chômage aux Etats-Unis. Eux aussi sont très utiles et précis. Ils ne servent pas qu’à spéculer sur un scénario, mais aussi à se protéger contre un événement qui pourrait pénaliser son portefeuille.

Les marchés de prévision disposent de nombreux atouts: une intégration extrêmement rapide de nouvelles informations et une réelle efficience. Sur ces marchés aussi, il est hasardeux de s’appuyer sur les événements passés pour espérer gagner de l’argent en pariant sur l’avenir. La qualité de ces marchés est aussi illustrée par l’extrême difficulté à réaliser des opérations d’arbitrage. Un graphique du même contrat traité sur plusieurs marchés de prédiction en apporte la preuve. Les courbes sont quasi identiques.

Difficile aussi de manipuler ces marchés, selon les auteurs de l’étude. Un économiste a par exemple placé des montants importants sur un marché de paris de courses de chevaux pour observer si d’autres investisseurs le suivraient. Tel n’a pas été le cas.

S’il existe parfois des problèmes, selon les économistes, cela tient à la définition peu claire du contrat, à l’image de celui intitulé, en 2003, «Il y aura une résolution des Nations unies sur l’Irak». Les auteurs recommandent d’éviter les marchés de prédiction où existerait un risque d’initié, ceux où quelques personnes disposent de l’information clé.

Les chercheurs ont aussi mis en évidence un biais comportemental des participants à ces marchés, ce qu’ils appellent le biais du favori. Dans les courses de chevaux, le parieur sous-estime la capacité de victoire d’un favori.

Mais la capacité de prévision des marchés de prédiction est meilleure que celle des groupes d’experts ou des sondages publics. Une étude a évalué la différence de précision à 5,5% sur une décennie, en faveur des marchés de dérivés sur les statistiques macroéconomiques par rapport aux collèges d’experts. D’autres travaux ont abouti au même résultat lors d’événements politiques, tels que des élections. Les grandes entreprises font aussi appel à cet instrument. Le marché des prédiction de ventes des produits Hewlett-Packard a par exemple été plus précis que les prévisions internes à l’entreprise.

Les raisons de la qualité des prédictions de ces marchés sont triples, selon les travaux du CESifo. Premièrement, ils fonctionnent simplement comme un algorithme procédant à l’agrégation des informations disponibles. Deuxièmement, comme l’information de qualité est récompensée financièrement, les incitations sont correctement placées. Enfin, l’existence d’un tel marché fournit une incitation à long terme à se spécialiser dans la découverte d’une nouvelle information et à négocier sur cette base.

Personne ne contestera que les autres systèmes de prédiction, comme les sondages ou les consensus d’experts, ne disposent pas de ce système d’incitations.

Pourtant, malgré leur supériorité, les marchés de prédiction sont aujourd’hui sous-utilisés, selon les auteurs. Malgré la valeur de ce signal, les autorités politiques et d’innombrables universitaires tentent pourtant de ridiculiser les marchés et leur imprécision. La simple observation de la réalité économique et politique nous laisse espérer un prochain retour de bâton.

* Prediction Markets for Economic Forecasting; Erik Snowberg, Justin Wolfers, Eric Zitzewitz; CESifo Working Paper 3884, 2012.

Le marché de Hollywood est par exemple un excellent indicateur de l’avenir commercial des films