Alan Greenspan a trouvé que trop d'indicateurs du tableau de bord de l'économie américaine viraient au rouge. C'est sans surprise que le patron de la Réserve fédérale américaine (Fed) a choisi de relever d'un quart de point à 5,25% le taux interbancaire au jour le jour.

Personne n'attendait autre chose de lui. Les observateurs ont largement anticipé cette décision et le seul mystère tenait dans le contenu du message qui serait délivré. Les autorités monétaires n'ont surpris personne là encore en annonçant qu'elles attendraient des indices d'une accélération de l'inflation aux Etats-Unis avant d'user une nouvelle fois de l'arme des taux.

Cette décision aura pour conséquence d'augmenter le coût de l'emprunt aux Etats-Unis. Une hausse d'une ampleur similaire avait déjà été annoncée en juin. L'économie américaine continue sa course et fait craindre aux autorités des lendemains qui déchantent. Le pays connaît son centième mois de croissance ininterrompue et le début de l'année prochaine coïncidera avec 10 ans de tendance positive pour les Etats-Unis. Du jamais vu. Dans ce contexte, la Fed préfère prévenir intervenir plutôt que guérir. Même si les symptômes n'ont pas encore vraiment apparu. Une ambiance qui réjouit Wall Street: le Dow Jones a battu la veille de la réunion de la Fed un nouveau record à 11 299 points (+1,8%). Mardi, il a clôturé en baisse à 11 283,30 points.

«Les ménages américains consomment au-delà du raisonnable», avertit Michel Girardin, responsable de la politique de placement de la Banque Edouard Constant. Mais l'essentiel n'est pas là. «Les observateurs focalisent leur attention sur les signes d'inflation dans les domaines des biens et des services. La véritable inflation touche les actifs financiers». Alors que la Bourse caracole au plus haut, le bilan de santé financier du consommateur américain est inquiétant. Il a abandonné son carnet d'épargne pour des actions de sociétés actives dans Internet et s'endette pour consommer. Mais Alan Greenspan veille au grain: «La Fed tente d'appréhender au mieux la bulle qui s'est formée sur les marchés boursiers, analyse Michel Girardin. Il faut doucement la dégonfler et surtout éviter qu'elle éclate.» Pour ce dernier, une correction de 15% du marché boursier et de 10% de celui des obligations permettrait de revenir en phase avec la réalité de l'économie. C'est dire qu'Alan Greenspan prendra tout signe d'une surchauffe dans le domaine des salaires ou des prix comme un excellent argument pour justifier cette politique. «Même si l'enjeu central n'est pas là.»

François Savary, le chief investment strategist de la Deutsche Bank à Genève, trouve aussi bien des vertus à l'attitude d'Alan Greenspan. «La Fed doit agir en fonction de l'inflation potentielle», souligne notre interlocuteur qui estime «sage» une augmentation d'un quart de point des taux. Le gourou de la finance américaine a ses grigris. Il apprécie particulièrement certains indicateurs économiques. «Il observe toujours la tension entre l'offre et la demande dans l'économie à travers le supply delivery index», relève François Savary. Cet indice, publié chaque mois par le biais de sondages auprès des entrepreneurs, traduit le délai de réponse des firmes aux commandes. Au moment de prendre une décision, Alan Greenspan a lu à chaque fois de la même manière cet indicateur. Elevé, il l'incite à monter les taux pour réduire l'emballement de l'économie et vice versa.

En dix ans, la situation financière des ménages américains et celle de leur Etat fédéral se sont inversées. Dans l'intervalle, les premiers ont sacrifié leur épargne et consommé au-delà de leurs moyens. Quant à Washington, sa dette a longtemps fait la joie des touristes à New York qui pouvaient voir le trou croître dramatiquement de seconde en seconde sur un panneau lumineux surmonté de la très culpabilisante formule: «Our national debt». Désormais, le gouvernement dégage un confortable excédent budgétaire. Le débat s'est engagé entre la Maison-Blanche qui souhaite poursuivre le remboursement de la dette et une partie du Congrès qui préférerait utiliser la manne pour baisser les impôts.

«Si le Congrès obtient gain de cause à l'automne, la Fed montera ses taux sans hésiter», assure François Savary. Mais personne ne s'attend à une telle éventualité qui remettrait en cause le bien-fondé des années Clinton. Le temps dira si ce sujet se trouvera inscrit à l'ordre du jour de la prochaine réunion du comité monétaire de la Fed prévue pour le 5 octobre prochain.