Vladimir Goussinski, 44 ans, est le principal actionnaire du groupe Most. Il dirige la holding Mostmedia, qui contrôle entre autres le canal de télévision NTV, la radio Echo de Moscou, le quotidien Sevodnya et l'hebdomadaire Itogui. Depuis la crise économique du 17 août dernier, certains gros entrepreneurs du pays ont été sérieusement mis à mal. Most a mieux résisté que la plupart, même si la banque du groupe n'a pas échappé à la panique des épargnants qui a abattu le système bancaire russe.

Le Temps: Un peu plus de quatre mois se sont écoulés depuis le début de la crise. Comment jugez-vous la situation économique?

Vladimir Goussinski: Très difficile. Je suis absolument convaincu que ce qui s'est passé le 17 août était prévisible il y un an et demi au minimum. Pour cette raison, ceux qui s'attendaient à cette crise n'ont en règle générale pas souffert. La division finances de notre groupe n'a pas subi de pertes, ni sur les GKO (bons du Trésor), ni sur les autres emprunts du Ministère des finances. Nous avons même gagné de l'argent. Ce ne sont pas les tentatives de stabiliser le budget et la politique monétaire très restrictive de ces cinq dernières années qui ont fait problème. Le problème, c'est que, sans restructuration des monopoles naturels, le système régulateur fondé sur le monétarisme ne fonctionne pas. Or, l'économie du pays est toujours extrêmement monopolisée. Aujourd'hui, la dette extérieure est la principale source de nos difficultés. Actuellement, le budget de la Russie avec une population de 150 millions d'habitants est inférieur à celui de la Suisse où vivent 7 millions d'habitants. Les prévisions sont donc très sombres. Déjà depuis 1997, je suis partisan de la suspension de tout emprunt à l'étranger.

– Vous travaillez mal avec ce gouvernement?

– Je ne travaille pas avec un gouvernement qui tente de réglementer l'économie. Il s'en vexe, parce qu'il estime que je pourrais le faire. Mais c'est impossible parce que, dans son esprit, si je collabore avec lui, je dois chanter son éloge. Mais d'un autre côté, Primakov et quelques personnes du gouvernement ont très bien compris qu'il faut à tout prix éviter une cessation de paiements. La demande du gouvernement est donc raisonnable: donnez-nous juste suffisamment d'argent pour que nous puissions vous rembourser. Il ne nous en faut pas plus.

– Les accents de la politique économique du gouvernement vous satisfont-ils?

– Le principal accent, c'est qu'il n'y en a pas. Le gouvernement ne fait rien. Nous luttons contre la criminalité, contre la corruption. Toutes les réunions du gouvernement sont exclusivement consacrées à cela et au budget. Mais personne ne s'occupe sérieusement de l'économie, parce qu'il est impossible de tromper le marché.

– Quand la crise a commencé, on a rapidement annoncé que trois banques parmi les plus importantes du pays, Unexim, Menatep et votre Mostbank, allaient fusionner en une seule structure, Rosbank. Depuis, c'est le silence…

– Ce n'est pas tout à fait exact. Nous avons annoncé que les actionnaires de ces trois banques allaient former une banque commune. Le but était de constituer un nouvel institut bancaire transparent. Depuis, il s'est avéré que ni le gouvernement ni la Banque centrale n'ont sérieusement commencé à restructurer le système bancaire. Ce projet perd tout simplement sa raison d'être tant que le système bancaire est malade. Or il est mortellement malade, il agonise même. Mais tout le monde ferme pudiquement les yeux. Pour cette raison, le projet Rosbank est mort pour nous. Unexim continue seul à le développer.

– Qu'en est-il de vos médias?

– La crise a durement frappé le marché publicitaire. Pour 1999, le budget de NTV est deux fois plus petit. J'espère que cette année électorale nous permettra d'obtenir un soutien budgétaire. Après tout, ils doivent faire de la réclame.

– Vous faites partie de ce qu'on appelle en Russie l'oligarchie, un groupe d'entrepreneurs, de banquiers et de financiers. Ce groupe qui a énormément influencé la politique ces trois dernières années existe-il encore?

– Ce groupe de personnes existe. Mais, s'il avait eu la moindre influence, il se serait montré bien stupide. Pourquoi aurait-il accepté ceux qui sont maintenant chargés de l'économie dans l'actuel gouvernement? Le mot «oligarchie» a été utilisé par les «jeunes réformateurs» pour lutter contre leurs adversaires économiques et politiques. L'influence d'un Goussinski ou d'un Potanine n'est en fait ni plus ni moins grande que celle du Credit Suisse ou de l'UBS dans les affaires intérieures de la Suisse.

– Utilisez-vous vos contacts au gouvernement pour faire passer vos intérêts?

– Je préférerais qu'il y ait le moins de contacts possible. Ils m'appellent tous pour savoir ce qui va paraître dans les médias du groupe. Parfois, j'aimerais pouvoir couper tous les téléphones car tout échange avec des politiciens comporte toujours indirectement des obligations. Pour cette raison, moins je parle avec eux, moins j'ai d'obligations.

– Et vous-même, influencez-vous le travail de vos journalistes?

– Je ne serais pas honnête si je

disais que je ne peux pas les influencer. Dans notre groupe, il y a un principe: chacun des membres a des responsabilités, moi y compris en matière d'organisation, de finances et d'économie, mais pas de politique. La politique de l'Echo de Moscou est déterminée par son directeur. Je m'en mêlerais si l'Echo de Moscou, Itogui ou NTV commençaient à défendre la guerre, la

violence, le fascisme, le communisme et même le socialisme. Chez nous, ne peuvent travailler que les gens qui sont partisans des idées contraires.

– Le quotidien Kommersant a dit que le groupe Most allait soutenir Grigorii Yavlinski.

Le groupe Most va soutenir Yavlinski et nous ne nous en cachons pas. Mais cela ne veut pas dire que NTV ou Itogui vont soutenir Yavlinski. Leur travail, c'est d'être intéressants.