L'administration américaine serait en train de plancher sur un projet de nouvelle guerre commerciale contre l'Union européenne. Dans la ligne de mire cette fois: les prix trop bas des médicaments en Europe. «Le gouvernement se trouve en phase précoce de réflexion pour savoir si cette affaire sera abordée dans le cadre des négociations commerciales», a indiqué au Financial Times Robert Essner, président de l'Association américaine des entreprises pharmaceutiques (PhRMA).

En outre, la loi Medicare (sécurité sociale américaine) modifiée à la fin 2003 stipule que le gouvernement devra remettre au Congrès avant le 8 septembre prochain un rapport sur les pratiques dommageables des Etats de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en matière de fixation des prix des médicaments, rappelle Thomas Cueni, secrétaire général d'Interpharma, l'association des groupes pharmaceutiques suisses. La problématique du prix des médicaments menace de devenir une affaire d'Etat.

Le point de départ a été Mark McClellan, le directeur de la FDA, l'agence américaine des médicaments. A Cancun lors de la réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), puis à d'autres occasions, ses discours ont stigmatisé la fixation des prix des médicaments par les gouvernements européens et leurs efforts pour les compresser. «Le résultat est que beaucoup de pays relativement riches ne couvrent plus une part significative des coûts de recherche et développement. Ils laissent ce soin à d'autres», a affirmé Mark McClellan lors d'une conférence à Bâle en décembre dernier. Ces «autres», ce sont les consommateurs américains qui paient les prix les plus élevés au monde.

Attaquer par la discrimination

Les chances de succès de ce dossier devant les instances de l'OMC paraissent toutefois minces, selon un ancien négociateur commercial à Genève. Premier angle d'attaque possible, la discrimination. Elle serait difficilement invoquable, car les entreprises européennes sont tout autant exposées à cette problématique que leurs consœurs américaines. A tel point qu'un consultant à Bruxelles estime que dans cette affaire, le gouvernement américain se fait en quelque sorte le porte-parole de l'ensemble de l'industrie pharmaceutique tous pays confondus. Le secteur est dominé à 80% par des sociétés américaines.

Une seconde stratégie consisterait à s'appuyer sur les règles antidumping. Mais il faudrait prouver que les gouvernements européens contraignent les industriels à vendre à perte. Pas évident lorsque le numéro un de la branche, Pfizer, annonce un profit net de près de 4 milliards de dollars en 2003, soit 8,6% de ses ventes.

Le passage par l'OMC n'est cependant pas une obligation. Pour preuve, les Américains ont récemment obtenu que, dans le cadre de négociations bilatérales, les Australiens lâchent du lest en matière de fixation du prix des médicaments. Mais Bruxelles donnera sans doute plus de fil à retordre que Canberra.

Les Européens pourront faire valoir que les hauts prix américains sont les tarifs avant négociations avec les acheteurs, les assurances maladie (HMO), grandes entreprises et Etats. Ces derniers ne se privent pas de discuter âprement leurs contrats. Ce n'est pas tout: aux Etats-Unis, les revenus générés par un médicament chutent abruptement dès la péremption du brevet. Les génériques, en moyenne 90% moins chers, s'accaparent alors la part du lion. Ils occupent en tout 46% du marché.

Les produits vieillissants s'en tirent mieux en Europe. En Suisse par exemple, la part de marché des génériques n'est que de 14% et ils ne sont en moyenne que 30% moins chers que les originaux. Les deux modèles sont difficilement comparables, insistent tous les spécialistes. Néanmoins, le système américain semble plus favorable aux entreprises innovantes qui, à l'instar de Novartis, tendent à transporter leurs services de recherche de l'autre côté de l'Atlantique.

Les signes d'un changement d'attitude des autorités américaines sur cette question interviennent dans un contexte chargé. La polémique qui fait rage aux Etats-Unis contre la cherté des médicaments a placé l'industrie pharmaceutique dans une position inconfortable. L'offensive commerciale à l'étude pourrait l'aider à se défausser du soupçon d'abus qui pèse sur elle tout en désignant un coupable bien plus commode: les Européens.