* Professeur de finance à l’Université de Fribourg

La récente attribution du Prix Nobel d’économie 2013 aux trois économistes américains Fama, Hansen et Shiller a suscité quelques réactions surprises. En effet, de nombreux observateurs ont mis en avant la démarche paradoxale du comité Nobel consistant à récompenser des chercheurs ayant des visions fondamentalement opposées du fonctionnement des marchés financiers. Ainsi, leurs commentaires présentent Fama comme un partisan de la notion d’efficience des marchés alors que Shiller est vu comme un détracteur de cette même théorie. Un retour sur la notion d’efficience et l’importance des travaux récompensés montrent que cette vision est quelque peu réductrice.

L’efficience des marchés est une théorie qui postule que les variations des prix des actifs sur les marchés financiers sont uniquement dues à l’intégration d’informations et que les prix s’ajustent immédiatement et pleinement à toute nouvelle information pertinente. De ce fait, les variations des prix des actifs financiers sont aléatoires et les prix futurs sont impossibles à prévoir. L’une des implications de cette théorie est que la gestion active de portefeuille est inutile, puisque les prix sont imprévisibles. Comme la plupart des théories financières, l’efficience des marchés est dérivée dans un cadre néoclassique, supposant notamment que les participants du marché prennent leurs décisions de façon rationnelle.

Les premiers jalons de cette théorie ont été posés au début du XXe siècle déjà, avec des travaux postulant l’imprévisibilité des prix. Elle a toutefois été réellement formalisée par l’économiste américain Samuelson dans les années 1960. Puis, dans les années 1970, Fama l’a légèrement affinée en proposant notamment trois formes d’efficience. Il a également produit une série de travaux empiriques analysant le comportement des prix de différents actifs financiers, mais sa principale contribution est d’avoir développé des méthodes statistiques permettant de tester l’hypothèse d’efficience. Un exemple est la technique des études d’événement qui permet, d’une part, de mesurer la vitesse d’ajustement des prix à une nouvelle information et, d’autre part, d’évaluer l’impact d’une information sur la valeur de l’entreprise. Le graphique ci-contre montre le résultat d’une telle étude analysant la réaction du prix aux surprises positives (bénéfices dépassant le consensus des analystes financiers). Les travaux de Fama ont donné lieu à de très nombreuses études sur la validité de l’hypothèse d’efficience puisque c’est l’une des théories les plus testées en sciences économiques. Les résultats de ces études ont essentiellement conclu à l’efficience des marchés. D’autres tests de l’efficience ont également permis de montrer que l’industrie des fonds de placement n’arrivait pas à générer systématiquement une surperformance par rapport à un indice de référence et à battre le marché. Ces résultats sont à l’origine de l’essor de la gestion indicielle.

Cette abondante littérature empirique a toutefois également mis en évidence un certain nombre de situations où les marchés présentent des inefficiences. La présence de bulles spéculatives ou la survenance de krachs boursiers en sont les exemples les plus spectaculaires. Fama a ainsi lui-même montré au travers de ses travaux que des modèles d’évaluation comme le Capital Asset Pricing Model ne permettent pas d’expliquer les rentabilités des actions. Il a même mis au jour différentes anomalies par rapport à cette théorie, telles que l’effet de taille ou du ratio book-to-market, montrant ainsi clairement les limites de modèles supposant la rationalité des agents. Ces différents résultats peuvent être expliqués par des inefficiences partielles et temporaires des marchés. Dès le milieu des années 1980, la communauté académique a progressivement considéré que le concept d’efficience complète et absolue des marchés n’était pas valable, et s’est progressivement intéressée à des théories postulant une certaine irrationalité des participants au marché. Ces modèles sont connus sous l’appellation de finance comportementale et partent de l’hypothèse que les agents sont affectés par différents biais psychologiques lors de la prise de décisions financières. C’est dans ce domaine que Shiller s’est illustré, mettant en évidence la trop grande volatilité des prix des actifs par rapport aux flux de cash-flows qu’ils génèrent. Cette volatilité excessive est engendrée par la présence de nombreux agents irrationnels. Shiller a toutefois été essentiellement récompensé pour ses apports méthodologiques qui ont permis de mesurer cette volatilité excessive. Il a également construit un indicateur de ratio prix-bénéfice (PER) du marché ou encore un indice des prix de l’immobilier, qui sont utilisés par de nombreux académiques ou praticiens. Enfin, Hansen a essentiellement été récompensé pour ses innovations en termes de méthodologie économétrique.

Peut-on dès lors conclure que le comité Nobel a fait preuve d’indécision en récompensant simultanément Fama et Shiller? Il apparaît que tel n’est pas le cas, mais qu’il a plus simplement reconnu les apports d’économistes qui ont développé un cadre conceptuel et des outils d’analyse qui sont couramment utilisés par de nombreux chercheurs. Le comité a aussi implicitement reconnu que la science économique est en constante évolution et que la théorie financière est à la recherche d’un nouveau paradigme. L’intégration des résultats découlant des travaux des trois lauréats dans une théorie plus générale constitue certainement un défi majeur pour l’avenir.

Il a plus simplement reconnu les apports d’économistes qui ont développé un cadre conceptuel et des outils d’analyse qui sont couramment utilisés