Analyse

Le Prix Nobel qui intervient sur des marchés répugnants

Les enseignements d’Alvin Roth, Prix Nobel d’économie en 2012 pour ses travaux sur la théorie des jeux et auteur d’un nouvel ouvrage sur la conception des marchés, peuvent-ils être utiles à l’analyse des mouvements migratoires?

Analyse

Le Nobel qui intervient sur des marchés répugnants

Les événements se bousculent et les repères s’estompent. Les gens sont pris pour des objets que la classe politique entend répartir, réorienter ou refuser. Les réfugiés et les migrants économiques viennent immédiatement à l’esprit. L’économie peut-elle être d’une aide quelconque? Sans aucun doute, si l’on pense à la théorie des jeux, c’est-à-dire à la branche de l’économie qui analyse les décisions stratégiques des individus. Son meilleur représentant, Alvin Roth, Prix Nobel d’économie en 2012, vient précisément de publier un ouvrage qui, à la lecture, nous fait beaucoup penser à l’actuelle crise des migrants et à leur allocation. Dans Who Gets What and Why*, ce professeur de l’Université Stanford explique les conditions à remplir pour qu’un marché fonctionne correctement, qu’il soit sûr, fluide et digne de confiance. Expert de la conception de systèmes d’échanges, il analyse en détail les marchés qui ne fonctionnent pas correctement, où l’offre et la demande peinent à se rencontrer. Comme celui de l’immigration?

Alvin Roth est avant tout le concepteur du système de transplantations rénales. Le don d’organes est en effet un marché spécial dans le sens où le donateur dispose certes de la propriété de son corps, mais la loi lui interdit de l’échanger contre de l’argent. Le don doit être gratuit. Dans le monde, l’achat et la vente de reins n’est légale qu’en Iran. Grâce à une base de données de pairs de donateurs/receveurs et l’aide des mathématiques, le Prix Nobel a conçu, avec Lloyd Shapley, un système d’échange qui intègre le problème d’incompatibilité entre une paire unique de donateur/patient. Le plus dur a été de convaincre les politiciens et les hôpitaux, avoue-t-il. Il a aussi participé à l’amélioration, par la création de chambres de compensation, de l’allocation des places de collège à New York et à Boston ainsi que celui de l’emploi des médecins et des juges aux Etats-Unis.

Un chapitre clé de l’ouvrage porte sur les marchés répugnants et illégaux. Un marché est dit répugnant si certains individus veulent s’engager dans un type de transactions que d’autres désapprouvent même s’ils n’en subissent aucun inconvénient. N’est-ce pas le cas de l’allocation des immigrés?

Si une majorité de citoyens refuse des transactions répugnantes, elles peuvent devenir illégales. Depuis un référendum tenu en 1998, il est par exemple illégal de vendre de la viande de cheval dans un restaurant en Californie. Par contre, il n’est pas interdit de tuer un cheval, ni de nourrir un animal avec ce type de nourriture. Enfin, certaines transactions peuvent être légales mais répugnantes parce que les rendre illégales ne fait qu’aggraver la situation et inciter au crime ou au marché noir. Qu’il suffise d’évoquer la vente d’alcool et l’expérience de la prohibition aux Etats-Unis.

Un marché répugnant dans un pays peut ne pas l’être ailleurs ou à une autre époque, fait valoir le Prix Nobel. Qu’il suffise de penser à la polygamie, interdite dans les pays chrétiens et acceptée dans le monde musulman. Le prêt avec intérêt est aussi un exemple de marché répugnant en fonction de l’époque et du lieu. Défendu avec vigueur par Max Weber dans L’Ethique protestante, il est refusé dans les pays islamiques. L’acceptation ou le refus par la société peut varier avec le temps, à l’image de l’insolvabilité. Elle conduisit des débiteurs à la prison ou à l’esclavage. Aujourd’hui, elle est parfois perçue comme une expérience «enrichissante».

La technologie joue un rôle majeur. Elle élargit l’univers des possibles, mais elle suscite des interrogations morales et crée des marchés répugnants, par exemple celui de la fertilité et l’achat de spermatozoïdes. Ou celui des enfants de mères de substitution, un très gros marché en Inde.

Parfois, un marché devient répugnant si un échange d’argent intervient. C’est flagrant sur le marché électoral ou celui du sexe. C’est aussi le cas du don d’organes. Il doit nécessairement être gratuit par crainte de mettre un prix sur des objets à valeur morale (objectivation) ou d’être confronté à des «offres qui ne se refusent pas» (coercition). On risquerait de laisser libre cours à l’exploitation des situations.

Le système de transplantations rénales imaginé par Roth et ses collaborateurs a accru massivement le nombre de dons. Mais si les Etats-Unis effectuent 17 000 transplantations rénales par an, la pénurie d’organes demeure. 100 000 personnes figurent sur la liste d’attente. Le don altruiste ne suffit pas, selon le Prix Nobel. A son avis, et celui de nombreux hôpitaux, patients et fondations, la loi devrait être changée. La monétisation d’organes pourrait sauver des vies, avance-t-il. Il faudrait toutefois que ce marché soit organisé par l’Etat et régulé avec attention. Pour éviter le risque de coercition, l’auteur explique qu’il faudrait par exemple introduire un délai de réflexion d’un an pour le donneur. La légalisation éviterait le risque de marché noir et rendrait le marché plus sûr.

Economiquement, une transplantation rénale permet d’économiser un quart de million de francs, tant une dialyse est coûteuse pour la société. Si l’échange monétaire demeurait répugnant aux yeux de la majorité, il serait bon d’au moins supprimer les éléments de dissuasion du don d’organes. Il faudrait réduire les coûts de logement du donateur, ses dépenses de voyage et son salaire perdu. En Israël, le donateur se voit offrir 40 jours de salaire pour le congé professionnel. Aujourd’hui, grâce au système imaginé par les économistes, chaque rein issu des 11 000 donateurs décédés a permis de réaliser une transplantation. Pourquoi, demande Alvin Roth, ne pas élargir l’idée à l’Asie et à l’Afrique?

La comparaison avec l’immigration n’est pas impossible. Aujourd’hui, la demande s’adresse à des passeurs qui se moquent de la vie des individus et de leurs perspectives. Et l’offre ne réfléchit qu’en termes de planification, de barrières et de quotas. Pourquoi ne pas faire appel aux chercheurs qui, comme Alvin Roth, ont conçu, grâce à de vastes bases de données, des systèmes d’allocation permettant de satisfaire les besoins d’échanges des individus?

* Who Gets What and Why, Alvin Roth, Ed. William Collins, 262 p., 2015.

Un marché devient répugnant si un échange d’argent intervient. C’est flagrant sur le marché électoral ou celui du sexe

Publicité