Attaqué devant une cour new-yorkaise pour avoir débauché les courtiers d'un concurrent, Compagnie Financière Tradition (CFT) privilégie la discrétion. Interpellé par un actionnaire jeudi lors de l'assemblée générale du numéro trois mondial de l'intermédiation financière, Patrick Combes, le président du groupe basé à Lausanne est resté très vague sur la question, arguant qu'il s'agit d'une procédure judiciaire en cours et qu'elle ne peut donc pas être commentée.

Il s'agit pourtant d'une affaire de gros sous. Depuis plusieurs semaines, la société new-yorkaise GFI Group reproche à CFT d'avoir exercé une «concurrence déloyale» en engageant d'un coup une vingtaine de ses courtiers. La filiale américaine du groupe vaudois aurait proposé un total de 130 millions de dollars pour l'ensemble de l'équipe. «On enjolive toujours ce type de montant», a simplement dit au Temps Patrick Combes, à l'issue de l'AG. Le 18 avril dernier, jour où la nouvelle a filtré, l'action de GFI n'en a pas moins plongé de plus de 25% au Nasdaq, où elle est cotée. Elle reste aujourd'hui quelque 20% au-dessous du niveau d'avant les «emplettes» de CFT.

«Critiques acerbes»

«Il y a constamment des mouvements d'équipes. Parfois on gagne, parfois on perd», a commenté Patrick Combes devant la cinquantaine d'actionnaires présents à l'AG dans un grand hôtel lausannois. S'il ne peut pas donner de détails, il juge néanmoins les critiques formulées à l'égard de CFT «acerbes et disproportionnées». De son point de vue, cette affaire reflète avant tout «l'énorme concurrence qui caractérise le secteur». Et si elle a autant retenu l'attention du public, «c'est parce que le mouvement est significatif, dans un marché porteur», celui des CDS. Les «credit default swap» sont des instruments financiers qui permettent aux investisseurs de couvrir les risques de non-remboursement d'obligations et autres emprunts ou tout simplement de spéculer sur les crédits. Les sommes brassées par le biais de ces produits sont tout simplement pharaoniques: 62000 milliards de dollars de dettes sont associés à des CDS. Ce montant est 60 fois plus élevé qu'en 2001!

Des mœurs particulières

Les sociétés d'intermédiation jouent donc inévitablement des coudes pour prendre la plus grosse part du gâteau. Selon l'agence Bloomberg, les maisons de courtage ont dépensé l'an dernier quelque 500 millions de dollars en tout en «divertissements» pour s'assurer que leur clientèle, par exemple des gestionnaires de hedge funds ou des banquiers, choisisse leurs services. Parmi les distractions proposées figurent des invitations dans les plus grands restaurants, mais aussi des spectacles de strip-tease et les services de prostituées. Une plainte émanant d'un ancien courtier de CFT - réglée depuis lors par un accord à l'amiable - avait permis l'an dernier de lever quelque peu le voile sur ces pratiques.

Telle est la toile de fond de l'attaque de GFI contre CFT. Contacté, le service de presse du premier n'a pas voulu donner de détails sur ses revendications. La filiale nord-américaine de CFT n'a pas pu être jointe vendredi.

Pour l'heure, GFI a déjà perdu une manche. Appelé à statuer à titre provisionnel le 21 avril dernier, le tribunal chargé du dossier n'a pas empêché les courtiers débauchés de commencer à travailler pour CFT.

Toujours selon Bloomberg, le personnel en question avait dégagé pour 50 millions de dollars de revenus de GFI en 2007, soit 5% du total du groupe. Ils pourraient avoir emmené leurs clients avec eux.