A l’ouverture du procès de l’ex-numéro trois d’UBS, Raoul Weil devant une cour fédérale de Fort Lauderdale en Floride, l’accusation a d’emblée dépeint un tableau très critique des pratiques d’UBS aux Etats-Unis, et par ricochet de Raoul Weil qui les aurait approuvées. S’adressant aux douze jurés fraîchement sélectionnés par les deux parties, le procureur fédéral Mark Daly a été direct: nous sommes en présence d’un cas «classique et simple de fraude fiscale.» Il s’est appliqué à décrire la manière dont des dizaines de collaborateurs de la banque sont venus aux Etats-Unis afin de trouver des clients américains désireux d’ouvrir des comptes non déclarés en Suisse. «Pourquoi ces contribuables ont-ils choisi la Suisse au lieu de Hongkong […] ou Francfort? En raison du secret bancaire suisse», a-t-il expliqué. Résultat: quelque 20 000 clients américains ont ouvert des comptes en Suisse dont 17 000 étaient non déclarés et soustrait à l’Internal Revenue Service (IRS) la somme de quelque 20 milliards de dollars.

Le procureur s’est lancé dans une énumération des astuces utilisées par des banquiers d’UBS venus aux Etats-Unis à partir de la Suisse: remise d’états de compte sans en-tête, sans nom, sans logo, sans adresse «afin qu’on ne puisse pas identifier la banque», refus d’utiliser des cartes de visites UBS pour éviter d’être pris en flagrant délit d’activités illégales sur sol américain, changement systématique d’hôtels pour ne pas courir le risque d’être démasqué en train de démarcher des clients américains. «Raoul Weil a favorisé de telles pratiques, poursuit Mark Daly, car il voulait que la banque soit la plus profitable possible. […] Or il aurait pu tout arrêter. Il ne l’a pas fait.»

Pour l’accusation, le doute n’est pas permis. Une fois que le Département américain de la justice a commencé à s’intéresser aux activités transfrontalières d’UBS aux Etats-Unis après les révélations du lanceur d’alerte Bradley Birkenfeld, Raoul Weil, Marcel Rohner, l’ancien directeur de la banque et Martin Liechti, l’ex-responsable de la gestion de fortune pour les Amériques ont souhaité se débarrasser au plus vite de ces activités. Le plan de liquidation des clients américains se dénommait «Project Blessing». Faute de pouvoir le mettre en œuvre, la banque a, insiste le procureur fédéral, plafonné ses activités. Mark Daly a achevé son intervention par une phrase: «Le seul verdict possible: coupable.»

L’avocat de la défense Aaron Marcu a riposté, martelant que son client n’avait jamais fraudé le fisc américain. Selon lui, Raoul Weil était responsable de la gestion de fortune à l’échelle mondiale pour UBS et que les Etats-Unis ne représentaient qu’1% des fonds gérés par la banque. Aaron Marcu a porté une charge violente contre les anciens collaborateurs de son client: Martin Liechti, Michel Guignard et Hansruedi Schumacher. «Ils ne sont venus ici (Fort Lauderdale) que pour éviter d’aller en prison. C’est la seule raison.» Aux yeux de l’avocat, ce sont des «criminels» qui ont «menti à Monsieur Weil». Ces propos augurent d’une bataille musclée entre les deux camps. Ils pourraient aussi laisser une impression étrange auprès du jury: la défense s’est évertuée à discréditer les futurs témoins avant même qu’ils ne s’expriment devant le tribunal. Aaron Marcu s’étonne de constater que le procureur fédéral appelle à la barre Martin Liechti et Michel Guignard, deux cadres d’UBS qui ont violé, selon lui, le droit américain et qui bénéficient «d’une immunité totale, ne font l’objet de plus aucune charge contre eux et ont pu rentrer en Suisse après avoir coopéré».

La stratégie de défense d’Aaron Marcu est risquée, d’autant que les membres du jury sont des profanes en matière bancaire. Elle subira son premier test mercredi matin avec le témoignage de l’ancien cadre d’UBS Hansruedi Schumacher qui s’est rendu à la justice américaine voici un peu plus d’une semaine. Au total, l’accusation devrait recourir à quinze témoins et la défense à une dizaine, dont trois devraient témoigner par vidéoconférence de Londres.