(Fort Lauderdale) Le procès de Raoul Weil, l’ex-responsable mondial de la gestion de fortune à UBS, est entré dans une phase critique. Mercredi, l’ex-responsable de la gestion de fortune pour l’Amérique du Nord et l’Amérique latine à UBS de 2001 à 2008, Martin Liechti, a entamé sa déposition. Considéré comme l’un des témoins clés appelé à déposer devant une cour fédérale de Fort Lauderdale en Floride, il pourrait livrer des informations sensibles susceptibles d’influencer les douze membres du jury qui devront se prononcer, au début novembre, sur la culpabilité ou l’acquittement de Raoul Weil. Inculpé, ce dernier, âgé de 54 ans, est accusé d’avoir aidé près de 17 000 clients américains à frauder leur fisc, l’Internal Revenue Service (IRS) pour un montant estimé à 20 milliards de dollars. Il plaide non coupable, un pari risqué qui, s’il devait échouer, pourrait lui coûter cinq ans de prison aux Etats-Unis.

Peu impressionné par le caractère solennel de la cour de Fort Lauderdale, Martin Liechti, 53 ans, a montré un visage différent des ex-employés d’UBS ayant témoigné avant lui. A l’aise, il a souvent recouru à l’humour, déclenchant des rires parmi les jurés. Mais il a aussi montré quelques émotions en racontant comment, en avril 2008, il fut arrêté sans beaucoup d’égards à l’aéroport de Miami, en Floride. «On est venu me chercher dans l’avion, un officier pointait une mitraillette dans mon dos. Ce fut très dur pour ma famille qui était loin de moi.» Détenu dans le cadre de l’enquête pénale ouverte à l’époque au sujet d’UBS, il fut privé de passeport et interdit de voyager pendant quatre mois. «Ma seule activité consistait à préparer mes rendez-vous avec le gouvernement (américain)», se souvient-il. Après avoir dû discuter de son cas pendant plusieurs sessions, il bénéficia d’un accord de non-poursuite pénale (non-prosecution agreement) qu’il signa en juillet 2008. La condition? L’obligation de coopérer avec les autorités américaines et de ne dire que la vérité lors de ses dépositions.

Le visage tourné vers le juge James Cohn et le jury, Martin Liechti ne s’en est pas caché: il est un ami de Raoul Weil depuis plus de vingt ans. Ils se sont connus au travail. Un ami à qui il fut subordonné à partir d’avril 2002 quand UBS réorganisa ses services et que Raoul Weil devint le responsable mondial de la gestion de fortune. «On s’entendait très bien», se souvient-il. Il a même suscité les rires du jury en déclarant en français que le «courant (entre eux) était normal». Ils se sont côtoyés géographiquement dans les bureaux de Zurich où tous deux avaient un bureau adjacent dans «l’aquarium», un vaste espace transparent. «Nous étions des animaux comme dans un zoo», s’est amusé à relever Martin Liechti. Marcel Rohner, patron du Wealth Management and Business Banking, régnait en patron à une extrémité de l’aquarium. Avec Raoul Weil, Martin Liechti a parlé comme on parle à un ami, de façon informelle. Il a communiqué avec lui pour prendre des décisions. «J’ai apporté tout problème à son attention. C’était mon travail», se rappelle l’ex-responsable d’UBS Americas. Le témoin refuse de voir la moindre compétition entre lui et Raoul Weil en termes de réussite professionnelle bien que ce dernier ait grimpé davantage les échelons de la banque. Mais Martin Liechti ajoute néanmoins: «UBS était assez hiérarchique, très suisse.»

«Marcel Rohner et Raoul Weil étaient deux voix très influentes, poursuit le témoin. Nous suivions le leadership de ces poids lourds.» Au vu des enjeux du procès, au cours duquel la défense s’applique à démontrer que Raoul Weil était chef, mais qu’il ne pouvait pas contrôler toutes les activités des 51 000 collaborateurs qui lui étaient subordonnés, ce type de phrase révèle peut-être une amitié, mais aussi une distanciation hiérarchique.

L’ex-responsable de la gestion de fortune pour les Amériques n’aime manifestement pas la langue de bois. Admettant qu’à travers «chaque transaction, (ses services violaient) les lois américaines», il avait apparemment conscience de la nature illégale des activités qu’il menait. Au cours de sa déposition, il a déclaré avoir, le 4 décembre 2001, proposé à un comité exécutif de l’établissement de transférer en Suisse tous les clients américains d’UBS ayant des comptes aux Iles Caymans et aux Bahamas. Pour Martin Liechti, le fait que les Iles Caymans étaient à l’époque sur le point de signer des traités d’échange d’informations avec les Etats-Unis, le Brésil et la France constituait une menace sérieuse pour la confidentialité des activités offshore d’UBS. Martin Liechti a admis mercredi avoir été frustré à l’époque face à l’attentisme de Marcel Rohner qui semblait ne pas y voir d’urgence étant donné qu’il n’y avait à ce moment encore aucun traité en vigueur.

La menace évoquée par Martin Liechti s’est pourtant accentuée. Les Etats-Unis ont exercé une pression croissante sur les paradis fiscaux des Caraïbes. L’IRS traquait les cartes de crédit de clients américains aux Bahamas, faisant les titres du New York Times. Conséquence: Mastercard livra aux Etats-Unis quelque deux millions de données relatives à des cartes de crédit établies aux Bahamas et aux Iles Caymans. Pour Martin Liechti, il importait d’agir vite si UBS ne voulait pas que l’IRS découvre le pot aux roses. «Il fallait éviter que cela soit porté à la connaissance du public. Cela aurait pu causer des dommages à la banque», a martelé Martin Liechti, inquiet de voir le nom d’UBS faire les titres du New York Times. Il fallait surtout éviter de provoquer une enquête à haut risque sur les activités offshore d’UBS dans les Caraïbes.